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Ses dettes envers l’Ordre furent éteintes, puisque les règles de l’Église interdisaient de payer leur dû aux hérétiques, et que l’ordre du Temple l’était devenu.

Le roi saisit aussi tous les coffres remplis de pièces qui se trouvaient dans les commanderies.

Quant à l’ordre des Hospitaliers, il lui restait quelques reliefs de la curée, mais il devait rembourser à la Couronne les sommes dépensées pour garder dans leurs cachots les chevaliers du Temple.

La quête effrénée d’argent était bien une marche vers la mort.

Je n’ai donc jamais cru, après ce que j’avais vu et entendu au concile, que les chevaliers prisonniers seraient rendus à la vie au lieu de pourrir dans la nuit des basses-fosses, le corps entravé de chaînes.

J’ai su que les quatre hauts dignitaires de l’Ordre, Jacques de Molay, le grand maître, et Geoffroy de Charnay, précepteur de Normandie, Geoffroy de Gonneville et Hugues de Pairaud, le visiteur, imaginaient au contraire qu’on les libérerait.

Des cardinaux furent chargés de recueillir confirmation de leurs aveux qu’ils devraient réitérer devant le peuple face à Notre-Dame.

J’ai vu dresser le grand échafaud sur le parvis de la cathédrale. Il était décoré de tentures et d’insignes religieux, meublé de sièges et de porte-flambeaux.

Le lundi 18 mars 1314, la foule se rassembla dès l’aube autour de l’échafaud.

J’étais à une fenêtre, regardant cette mer houleuse, ces hommes juchés sur les toits ou qui se pressaient aux fenêtres.

Les quatre coupables s’avancèrent enfin, hâves, et répétèrent devant les cardinaux et la foule leurs fautes sacrilèges.

Ils reconnaissaient être les chevaliers de Satan et non du Christ. Ils avaient livré la Terre sainte aux Infidèles.

Puis ils se turent et un cardinal commença à lire la sentence. Leurs aveux ne les avaient pas protégés. Ils étaient condamnés au « mur », la détention perpétuelle, une agonie éternelle plus cruelle que la mort par le feu.

Je vis Jacques de Molay se redresser. Je l’entendis crier d’une voix forte, et Geoffroy de Charnay s’était joint à lui :

« Nous ne sommes pas coupables des choses dont on nous accuse, mais nous sommes coupables d’avoir bassement trahi l’Ordre pour sauver nos vies ! Nous avons eu peur des tourments. Mais l’Ordre est pur, il est saint ! Les accusations sont folles, absurdes ! Les confessions, menteuses ! »

La foule a murmuré. Je l’ai sentie tout à coup pleine de compassion.

Un sergent a frappé sur la bouche de Jacques de Molay afin qu’il se taise, et on a entraîné les deux dignitaires qui s’étaient rétractés.

Je savais que la mort était au bout de leur chemin.

Le roi de France n’était pas homme à se laisser défier.

Philippe le Bel était dans son jardin à l’autre extrémité de l’île de la Cité.

On l’avertit de la rébellion et rétractation de Jacques de Molay et de Geoffroy de Charnay.

Lui, si maître des apparences, laissa jaillir sa fureur, ordonna qu’on dressât aussitôt un bûcher dans l’île des Juifs, en face du quai des Augustins.

J’avais rejoint Geoffroy de Paris, clerc et chroniqueur.

Je vis ainsi Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay marcher calmement vers le bûcher, se dépouiller eux-mêmes de leurs vêtements.

Je vis le visage serein de Jacques de Molay. Il s’était tourné vers Notre-Dame et avait regardé le palais royal, et sans doute avait-il aperçu le roi, ses proches conseillers, les chevaliers de la Cour qui voulaient voir le spectacle de sa mort.

Les bourreaux s’approchèrent et les flammes enveloppèrent les deux Templiers.

Je reconnus la voix de Jacques de Molay qui criait :

« Les corps sont au roi de France, mais les âmes sont à Dieu ! »

Après, il n’y eut plus que fumées, braises et cendres.

Et le souvenir de ces deux hommes, et la rumeur qui s’était aussitôt répandue, selon laquelle Jacques de Molay avait assigné le pape et le roi à comparaître devant Dieu dans le délai d’un an.

sixième partie

(1314)

« Roi, de l’autrui tant as déjà pris

Que de Dieu ni d’hommes n’as pris

…………………………………..

Et pourquoi aurais-tu maison

En ciel, qui donnes occasion

À tes gens, qui n’est de coutume ?

Toute la France d’ire allumes. »

Chronique

de Geoffroy de Paris.

87.

Dieu a-t-Il écouté Jacques de Molay, qui, sur le bûcher, avait, affirmait-on, réclamé justice et vengeance ?

Je l’ai pensé quand j’ai vu la colère de Dieu frapper la plupart de ceux qui s’étaient acharnés, avec cruauté et avidité, sur les chevaliers du Temple, oubliant que cette milice du Christ avait eu pour parrain saint Bernard, et que c’était le créateur de l’Ordre cistercien qui avait rédigé les règles de l’Ordre.

En quelques mois, Guillaume de Nogaret, le pape Clément V, le roi de France, son conseiller Enguerrand de Marigny, et bien d’autres ont été, comme l’avait demandé Jacques de Molay, rappelés à Dieu.

Mais, en ces derniers mois du règne de Philippe le Bel, l’Énigmatique, la mort m’a paru la peine la plus légère que Dieu eût infligée aux bourreaux des Templiers, aux destructeurs de leur ordre.

J’ai cru, j’ai craint qu’il n’ait maudit la race capétienne. Car des trois fils de Philippe le Bel – Louis le Hutin, Philippe le Long, Charles le Bel –, aucun n’avait de descendance mâle. Et c’est la fille de Philippe le Bel, Isabelle, mariée au roi d’Angleterre, qui eut un fils.

Et il m’a même semblé que Dieu voulait que ceux qui avaient accablé les Templiers, les accusant de tous les vices, soient précipités dans la fange et que soient dévoilées leurs turpitudes aux yeux de tous leurs sujets.

J’ai vécu ces temps maudits et je dois encore, pour finir, en écrire la chronique.

Tout a commencé par des fêtes qui illuminèrent de mille cierges Notre-Dame et le palais royal, et jusqu’aux quais de la Seine. On célébrait la venue à Paris d’Isabelle, fille de Philippe le Bel, épouse du roi d’Angleterre Édouard II, venu en vassal du roi de France pour le duché de Guyenne.

J’ai admiré la beauté de la reine Isabelle :

La belle Isabelot

Hardiment bien dire ose

Que c’est des plus belles la rose

Le lis, la fleur et l’exemplaire,

récitaient les trouvères.

Mais il y avait, dans la moue dédaigneuse de la reine, l’expression d’une méchanceté qui m’avait inquiété, et je m’étais tenu à distance, craignant que son regard implacable ne me foudroie.

J’entendais les chuchotements des chevaliers de la Cour qui assuraient que le roi d’Angleterre était, bien plus qu’un mari, un sodomite et qu’Isabelle s’en était plaint à Philippe le Bel.

Après les fêtes de Paris, elle avait séjourné à Pontoise, et la première nuit, le feu avait pris dans le logis du roi et de la reine d’Angleterre ; ils avaient dû se sauver en chemise.

On dit que les épouses des frères d’Isabelle s’étaient moquées d’elle.

Elles étaient toutes trois les « brus » du roi :

Marguerite de Bourgogne, mariée en 1305 au fils aîné de Philippe le Bel, Louis le Hutin.

Jeanne d’Artois, mariée en 1307 à Philippe le Long, deuxième fils de Philippe le Bel.

Blanche d’Artois, soeur de Jeanne, qui avait épousé en 1308 le plus jeune fils de Philippe, Charles le Bel.

J’ai connu et côtoyé les fils du roi et leurs épouses.

J’ai succombé en leur compagnie à l’ennui qui les étouffait.