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Dix minutes se passèrent ainsi; l’homme mal vêtu écrivait toujours. L’émotion et la terreur de Julien étaient telles qu’il lui semblait être sur le point de tomber. Un philosophe eût dit, peut-être en se trompant: c’est la violente impression du laid sur une âme faite pour aimer ce qui est beau.

L’homme qui écrivait leva la tête; Julien ne s’en aperçut qu’au bout d’un moment, et même, après l’avoir vu, il restait encore immobile comme frappé à mort par le regard terrible dont il était l’objet. Les yeux troublés de Julien distinguaient à peine une figure longue et toute couverte de taches rouges, excepté sur le front, qui laissait voir une pâleur mortelle. Entre ces joues rouges et ce front blanc, brillaient deux petits yeux noirs faits pour effrayer le plus brave. Les vastes contours de ce front étaient marqués par des cheveux épais, plats et d’un noir de jais.

– Voulez-vous approcher, oui ou non? dit enfin cet homme avec impatience.

Julien s’avança d’un pas mal assuré, et enfin, prêt à tomber et pâle, comme de sa vie il ne l’avait été, il s’arrêta à trois pas de la petite table de bois blanc couverte de carrés de papier.

– Plus près, dit l’homme.

Julien s’avança encore en étendant la main, comme cherchant à s’appuyer sur quelque chose.

– Votre nom?

– Julien Sorel.

– Vous avez bien tardé, lui dit-on, en attachant de nouveau sur lui un œil terrible.

Julien ne put supporter ce regard; étendant la main comme pour se soutenir, il tomba tout de son long sur le plancher.

L’homme sonna. Julien n’avait perdu que l’usage des yeux et la force de se mouvoir; il entendit des pas qui s’approchaient.

On le releva, on le plaça sur le petit fauteuil de bois blanc. Il entendit l’homme terrible qui disait au portier:

– Il tombe du haut mal apparemment, il ne manquait plus que ça.

Quand Julien put ouvrir les yeux, l’homme à la figure rouge continuait à écrire; le portier avait disparu. Il faut avoir du courage, se dit notre héros, et surtout cacher ce que je sens: il éprouvait un violent mal de cœur; s’il m’arrive un accident, Dieu sait ce qu’on pensera de moi. Enfin l’homme cessa d’écrire, et regardant Julien de côté:

– Êtes-vous en état de me répondre?

– Oui, Monsieur, dit Julien, d’une voix affaiblie.

– Ah! c’est heureux.

L’homme noir s’était levé à demi et cherchait avec impatience une lettre dans le tiroir de sa table de sapin qui s’ouvrit en criant. Il la trouva, s’assit lentement, et regardant de nouveau Julien, d’un air à lui arracher le peu de vie qui lui restait:

– Vous m’êtes recommandé par M. Chélan, c’était le meilleur curé du diocèse, homme vertueux s’il en fut, et mon ami depuis trente ans.

– Ah! c’est à M. Pirard que j’ai l’honneur de parler, dit Julien d’une voix mourante.

– Apparemment, répliqua le directeur du séminaire, en le regardant avec humeur.

Il y eut un redoublement d’éclat dans ses petits yeux, suivi d’un mouvement involontaire des muscles des coins de la bouche. C’était la physionomie du tigre goûtant par avance le plaisir de dévorer sa proie.

– La lettre de Chélan est courte, dit-il, comme se parlant à lui-même. Intelligenti pauca; par le temps qui court, on ne saurait écrire trop peu. Il lut haut:

«Je vous adresse Julien Sorel, de cette paroisse, que j’ai baptisé il y aura vingt ans; fils d’un charpentier riche, mais qui ne lui donne rien. Julien sera un ouvrier remarquable dans la vigne du Seigneur. La mémoire, l’intelligence ne manquent point, il y a de la réflexion. Sa vocation sera-t-elle durable? est-elle sincère?»

– «Sincère!» répéta l’abbé Pirard, d’un air étonné, et en regardant Julien; mais déjà le regard de l’abbé était moins dénué de toute humanité; «sincère!» répéta-t-il en baissant la voix et reprenant sa lecture:

«Je vous demande pour Julien Sorel une bourse; il la méritera en subissant les examens nécessaires. Je lui ai montré un peu de théologie, de cette ancienne et bonne théologie des Bossuet, des Arnault, des Fleury. Si ce sujet ne vous convient pas, renvoyez-le-moi; le directeur du dépôt de mendicité, que vous connaissez bien, lui offre huit cents francs pour être précepteur de ses enfants. – Mon intérieur est tranquille, grâce à Dieu. Je m’accoutume au coup terrible. Vale et me ama

L’abbé Pirard, ralentissant la voix comme il lisait la signature, prononça avec un soupir le mot Chélan.

– Il est tranquille, dit-il; en effet, sa vertu méritait cette récompense; Dieu puisse-t-il me l’accorder, le cas échéant!

Il regarda le ciel et fit un signe de croix. À la vue de ce signe sacré, Julien sentit diminuer l’horreur profonde qui, depuis son entrée dans cette maison, l’avait glacé.

– J’ai ici trois cent vingt et un aspirants à l’état le plus saint, dit enfin l’abbé Pirard, d’un ton de voix sévère, mais non méchant; sept ou huit seulement me sont recommandés par des hommes tels que l’abbé Chélan; ainsi parmi les trois cent vingt et un, vous allez être le neuvième. Mais ma protection n’est ni faveur, ni faiblesse, elle est redoublement de soins et de sévérité contre les vices. Allez fermer cette porte à clef.

Julien fit un effort pour marcher et réussit à ne pas tomber. Il remarqua qu’une petite fenêtre, voisine de la porte d’entrée, donnait sur la campagne. Il regarda les arbres; cette vue lui fit du bien, comme s’il eût aperçu d’anciens amis.

Loquerisne linguam latinam? (Parlez-vous latin?), lui dit l’abbé Pirard, comme il revenait.

Ita, pater optime (oui, mon excellent père), répondit Julien, revenant un peu à lui. Certainement, jamais homme au monde ne lui avait paru moins excellent que M. Pirard, depuis une demi-heure.

L’entretien continua en latin. L’expression des yeux de l’abbé s’adoucissait; Julien reprenait quelque sang-froid. Que je suis faible, pensa-t-il, de m’en laisser imposer par ces apparences de vertu! cet homme sera tout simplement un fripon comme M. Maslon; et Julien s’applaudit d’avoir caché presque tout son argent dans ses bottes.

L’abbé Pirard examina Julien sur la théologie; il fut surpris de l’étendue de son savoir. Son étonnement augmenta quand il l’interrogea en particulier sur les saintes Écritures. Mais quand il arriva aux questions sur la doctrine des Pères, il s’aperçut que Julien ignorait presque jusqu’aux noms de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Bonaventure, de saint Basile, etc., etc.

Au fait, pensa l’abbé Pirard, voilà bien cette tendance fatale au protestantisme que j’ai toujours reprochée à Chélan. Une connaissance approfondie et trop approfondie des saintes Écritures.

(Julien venait de lui parler, sans être interrogé à ce sujet, du temps véritable où avaient été écrits la Genèse, le Pentateuque, etc.)

À quoi mène ce raisonnement infini sur les saintes Écritures, pensa l’abbé Pirard, si ce n’est à l’examen personnel, c’est-à-dire au plus affreux protestantisme? Et à côté de cette science imprudente, rien sur les Pères qui puisse compenser cette tendance.