Au milieu du rassemblement, Carlinya sortit de derrière une tente et se figea à la vue d’Egwene et des Députées. La Sœur Blanche, qui symbolisait le sang-froid incarné, resta bouche bée, rougissant avant de s’éloigner à la hâte, en regardant par-dessus son épaule. Egwene réprima une grimace. Tout le monde était trop concerné par ce qu’elle allait faire ce matin-là pour l’avoir remarqué, mais tôt ou tard, quelqu’un s’en apercevrait.
Rejetant en arrière sa cape aux broderies délicates pour révéler l’étroite étole bleue de la Gardienne, Sheriam fit à Egwene une révérence aussi cérémonieuse que le permettaient ses vêtements volumineux et prit place près d’elle. Emmitouflée dans des couches de drap fin et de soie, la femme aux cheveux de flamme était l’image même de la sérénité. Sur un signe d’Egwene, elle fit un pas en avant et entonna à voix haute et claire l’ancienne formule rituelle.
— « Elle vient ! Elle vient ! La Gardienne des Sceaux, la Flamme de Tar Valon, le Siège d’Amyrlin ! Attendez toutes, car elle vient ! »
Cela semblait quelque peu déplacé en la circonstance. De plus, elle ne « venait » pas, elle était déjà là. Les Députées gardaient le silence, dans l’expectative. Certaines fronçaient les sourcils avec impatience, ou tripotaient nerveusement leurs capes ou leurs jupes.
Egwene repoussa aussi sa cape, dévoilant l’étole aux sept bandes de couleur drapée autour de son cou. Elle devait à la moindre occasion rappeler à ces femmes qu’elle était véritablement le Siège d’Amyrlin.
— Tout le monde est fatigué de voyager par ce temps, commença-t-elle pas aussi fort que Sheriam, mais assez pour être entendue de toutes.
Elle ressentit un frisson qui lui donna le vertige. Pas très différent de la nausée.
— J’ai décidé que nous ferons halte ici pendant deux jours, peut-être trois.
Toutes les têtes se levèrent, soudain intéressées. Elle espéra que Siuan se trouvait dans la foule. Elle s’efforçait de respecter les Serments.
— Les chevaux ont aussi besoin de repos, et beaucoup de chariots doivent être réparés. La Gardienne prendra les mesures nécessaires.
Elle était maintenant au cœur du sujet.
Elle ne s’était attendue à aucun argument contradictoire ni aucune discussion, et il n’y en eut pas. Ce qu’elle avait dit à Siuan n’était pas exagéré. Trop de sœurs avait espéré qu’un miracle leur éviterait de marcher sur Tar Valon sous les yeux du monde. Mêmes celles, intimement convaincues qu’Elaida devait être chassée pour le bien de la Tour, et malgré tout ce qu’elles avaient fait, se raccrochaient au plus petit espoir que ce miracle se produise.
L’une de ces dernières, Romanda, n’attendit pas que Sheriam prononce la formule clôturant la session. Dès qu’Egwene eut fini, Romanda, l’air juvénile avec son chignon gris dissimulé par son capuchon, s’éloigna nonchalamment. Magla, Saroiya et Varilin détalèrent derrière elle, leurs capes dans le vent. Pour autant qu’elles pouvaient détaler, s’enfonçant dans la neige jusqu’à la cheville tous les deux pas. Elles firent de leur mieux malgré tout. Députées ou non, elles semblaient toutes ne respirer qu’avec la permission de Romanda. Quand Lelaine vit que celle-ci s’en allait, elle rassembla du geste Faiselle, Takima et Lyrelle, et s’éloigna sans un regard en arrière, comme un cygne suivi de trois oisons anxieux. Si elles n’étaient pas aussi fermement sous l’emprise de Lelaine que les trois autres l’étaient de Romanda, elles n’en étaient pas loin. D’ailleurs, le reste des Députées attendit à peine que Sheriam prononce la formule de clôture.
— « Partez maintenant dans la Lumière. »
Egwene se retourna pour partir, son Assemblée de la Tour se dispersant déjà dans toutes les directions. Le frisson s’intensifia. Proche de la nausée.
— Trois jours, murmura Sheriam, offrant sa main à Egwene pour l’aider à passer une ornière, plissant ses yeux verts en amande, l’air interrogateur. Je suis surprise, Mère. Pardonnez-moi, mais vous avez refusé presque chaque fois que j’ai proposé de nous arrêter plus d’un jour.
— Revenez me voir quand vous aurez discuté avec les charrons et les maréchaux-ferrants. Nous n’irons pas loin avec des chevaux épuisés et des chariots qui tombent en pièces.
— À vos ordres, Mère, répondit Sheriam, pas vraiment soumise, mais tout à fait obéissante.
Le terrain était aussi traître que la nuit précédente, et elles glissaient par moments. Bras dessus, bras dessous, elles avançaient lentement. Sheriam soutenait Egwene plus que nécessaire, mais discrètement. Le Siège d’Amyrlin ne devait pas tomber sur le derrière sous les regards de cinquante sœurs et de cent domestiques, mais on ne pouvait pas non plus la soutenir comme une invalide.
La plupart des Députées qui avaient juré allégeance à Egwene, Sheriam comprise, l’avaient fait par peur et pour se protéger. Si l’Assemblée apprenait qu’elles avaient envoyé des sœurs pour tenter d’influencer les Aes Sedai de Tar Valon en leur faveur, et pire, qu’elles le lui avaient caché de peur qu’il y ait des Amies du Ténébreux parmi les Députées, elles passeraient le reste de leurs jours en pénitence ou en exil. C’est pourquoi les femmes qui avaient cru faire danser Egwene comme une marionnette, après avoir perdu la plus grande part de leur influence à l’Assemblée, s’étaient retrouvées obligées de jurer de lui obéir. C’était rare, même dans l’histoire secrète. Les sœurs étaient censées obéir à l’Amyrlin, mais lui faire allégeance était une autre histoire. La plupart en semblaient encore retournées, mais elles obéissaient. Peu d’entre elles étaient aussi mauvaises que Carlinya, mais Egwene avait entendu Beonin claquer des dents la première fois qu’elle avait vu Egwene avec des Députées qui venaient de lui prêter serment. Morvrin semblait stupéfaite chaque fois que son regard croisait celui d’Egwene, comme si elle n’en croyait pas ses yeux. Nisao, quant à elle, paraissait ne jamais cesser de froncer les sourcils. Anaiya faisait claquer sa langue à l’idée du secret, et Myrelle se troublait souvent, mais Sheriam s’était installée de fait et pas seulement de nom dans le rôle de Gardienne des Chroniques d’Egwene.
— Puis-je suggérer de profiter de l’occasion pour voir ce que la campagne environnante peut nous offrir en fait de nourriture et de fourrage, Mère ? Nos réserves diminuent.
Sheriam fronça les sourcils avec anxiété.
— Surtout le sel et le thé, quoique je doute d’en trouver ici.
— Faites ce que vous pouvez, dit Egwene d’un ton conciliant.
Elle trouvait curieux de penser maintenant qu’elle avait été béate d’admiration devant Sheriam, et effrayée à l’idée de lui déplaire. Pour étrange que cela parût, maintenant qu’elle n’était plus Maîtresse des Novices, ni obligée de tirer et de pousser Egwene pour l’obliger à faire ce qu’elle voulait, Sheriam semblait plus heureuse.
— J’ai toute confiance en vous, Sheriam, dit-elle à sa Gardienne, qui rayonna de plaisir en entendant ce compliment.
À l’est, le soleil ne s’élevait pas encore au-dessus des tentes et des chariots, mais le camp bouillonnait d’activité. Façon de parler. Le petit déjeuner terminé, les cuisinières lavaient la vaisselle, aidées par une horde de novices. Les jeunes femmes semblaient se réchauffer un peu à récurer énergiquement les marmites avec de la neige, mais les cuisinières paraissaient épuisées, se frictionnant les reins, s’arrêtant pour soupirer, ou parfois resserrer leur cape et fixer lugubrement la neige. Des domestiques frissonnants, qui avaient commencé à démonter les tentes et charger les chariots dès la fin de leur rapide repas, se précipitaient maintenant pour remonter les tentes et sortir les coffres des chariots. Les animaux qui avaient été harnachés étaient maintenant emmenés par des palefreniers fatigués qui marchaient la tête basse. Egwene entendit quelques ronchonnements émanant d’hommes qui n’avaient pas remarqué qu’il y avait des sœurs à proximité, mais presque tous étaient trop fatigués pour se plaindre.