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La plupart des Aes Sedai dont les tentes étaient toujours dressées, avaient disparu à l’intérieur. Les autres donnaient des instructions aux ouvriers, ou se hâtaient sur les sentiers gelés, s’occupant de leurs affaires personnelles. Elles seules affichaient aussi peu de lassitude que leurs Liges, qui semblaient avoir dormi tout leur saoul en ce beau jour de printemps. Egwene soupçonnait que c’était ainsi qu’une sœur tirait de la force de son Lige, sans préjudice de ce qu’elle pouvait faire avec le lien. Quand votre Lige refusait d’avouer qu’il avait froid et faim, vous n’aviez plus qu’à faire de même.

Morvrin apparut à un carrefour, tenant Takima par le bras. Peut-être pour se soutenir, bien que Morvrin soit suffisamment charpentée pour que sa compagne paraisse minuscule à son côté, elle semblait avoir besoin de soutien. C’était peut-être pour empêcher Takima de s’enfuir ; Morvrin était tenace quand elle s’était fixé un but. Egwene fronça les sourcils. Morvrin pouvait très bien chercher une Députée pour son Ajah, la Brune, mais Egwene pensait que Janya ou Escarade auraient été des candidates plus crédibles. Elles disparurent toutes les deux derrière un chariot bâché sur patins, Morvrin se penchant pour parler à l’oreille de sa compagne. Impossible de savoir si Takima écoutait.

— Quelque chose ne va pas, Mère ?

Egwene arbora un sourire qu’elle savait crispé.

— Pas plus que d’habitude, Sheriam. Pas plus que d’habitude.

Sheriam quitta le Bureau de l’Amyrlin pour exécuter les ordres d’Egwene, et Egwene y entra et trouva le travail qu’on lui avait préparé. Elle se serait étonnée qu’il en soit autrement. Selame apportait un plateau sur la table de travail. Très mince, avec son corsage et ses manches brodés de perles multicolores, et son long nez hautain, elle ne ressemblait guère à une servante au premier abord, mais elle avait fait le nécessaire. Deux braseros pleins de charbons rougeoyants réchauffaient un peu l’atmosphère, bien que la plus grande partie de la chaleur s’envolât par le trou de fumée vers le haut de la tente. Des herbes sèches répandues sur les braises donnaient une odeur agréable à la fumée qui n’était pas entraînée à l’extérieur. Le plateau de la veille avait disparu, la lanterne et les chandelles de suif avaient été mouchées. Personne n’allait laisser une tente assez ouverte pour laisser entrer la lumière du jour.

Siuan était déjà là, elle aussi, avec une pile de papiers dans les bras et une trace d’encre sur le nez. Son poste de secrétaire leur fournissait une raison de communiquer entre elles en public, et Sheriam lui avait volontiers cédé cette tâche. Pourtant, Siuan elle-même ronchonnait souvent. Pour une femme qui avait rarement quitté la Tour depuis qu’elle y était entrée comme novice, elle manifestait une répugnance extraordinaire à rester à l’intérieur. Pour l’instant, elle donnait l’image d’une femme qui prenait son mal en patience et voulait que tout le monde s’en aperçoive.

Malgré son nez hautain, Selame fit tant de courbettes et de manières que prendre la cape et les mitaines d’Egwene se transforma en une petite cérémonie ponctuée de remarques pleines de sollicitude : est-ce que la Mère souhaitait allonger ses jambes, ou devait-elle aller lui chercher sa robe de chambre, ou peut-être rester là au cas où la Mère aurait besoin d’elle ? À tel point qu’Egwene dut la mettre pratiquement dehors. Le thé avait un goût de menthe. Par ce temps ! Selame était éprouvante, et on ne pouvait guère dire qu’elle était loyale, mais elle essayait.

Elle n’avait pas le temps de paresser en prenant le thé. Egwene rajusta son châle et prit place derrière sa table, tirant machinalement sur le pied de sa chaise pour qu’il ne se replie pas sous elle comme il le faisait souvent. Siuan se percha en face d’elle sur un tabouret branlant. Pendant ce temps-là, le thé refroidissait. Elles ne parlèrent pas de plans, de Gareth Bryne ou d’espoirs ; ce qui pouvait être fait pour le moment l’avait été. Les rapports et les difficultés s’étaient accumulés pendant qu’elles étaient en marche, et la fatigue les avait empêchées de s’en occuper à l’étape. Maintenant qu’elles étaient arrêtées, elle ne pouvait plus les remettre à plus tard. Une armée qui les attendait n’y changeait rien.

Parfois, Egwene se demandait comment on pouvait trouver tant de papier alors que tout était si rare. Les rapports que lui tendait Siuan détaillaient principalement ce qui leur manquait. En plus de la liste établie par Sheriam, il leur fallait du charbon, des clous et du fer pour les maréchaux-ferrants et les charrons, du cuir et du fil goudronné pour les selliers, l’huile à brûler, des chandelles et cent autres choses, parmi lesquelles le savon. Et le reste, des souliers aux tentes, s’usait. L’ensemble était répertorié dans la grande écriture de Siuan, de plus en plus agressive à mesure que le besoin était plus pressant. Son rapport sur leurs finances semblait avoir été plaqué sur la page avec fureur. Il n’y avait rien à faire pour y remédier.

Parmi les papiers de Siuan figuraient plusieurs propositions de Députées, suggérant des moyens de résoudre le problème pécuniaire. Ou plutôt, informant Egwene de ce qu’elles comptaient proposer à l’Assemblée. Toutes ces propositions présentaient peu d’avantages et beaucoup d’inconvénients. Moria Karentanis suggérait de cesser de verser leur solde aux soldats, une idée dont Egwene croyait que c’était le plus sûr moyen de voir l’armée s’évaporer comme la rosée du matin sous un beau soleil d’été. Malind Nachenin conseillait un appel aux nobles locaux, qui prenait plutôt l’aspect d’une obligation, et qui leur aurait mis toute la population locale à dos, de même que la proposition de Salita, consistant à lever une taxe sur tous les villages et les villes qu’elles traversaient.

Froissant les trois propositions dans sa main, Egwene les brandit devant Siuan, regrettant que ce ne soit pas les gorges des trois sœurs qu’elle serrait.

— Pensent-elles toutes que tout doit aller selon leurs souhaits, sans tenir compte des réalités ? Par la Lumière, ce sont elles qui se comportent comme des enfants !

— La Tour a souvent réussi à transformer ses souhaits en réalité, dit Siuan avec suffisance. Certaines diraient que vous ignorez la réalité vous aussi, ne l’oubliez pas.

Egwene renifla dédaigneusement. Heureusement, quoi que votât l’Assemblée, aucune proposition ne pouvait être promulguée sans un décret de sa part. Même dans cette situation contraignante, elle avait encore un peu de pouvoir. Si peu, mais c’était mieux que rien.

— L’Assemblée est-elle toujours aussi difficile, Siuan ?

Siuan hocha la tête, remuant un peu sur son tabouret bancal pour trouver un meilleur équilibre.

— Ça pourrait être pire. Rappelez-moi de vous parler de l’Année des Quatre Amyrlins ; c’était environ cent cinquante ans après la fondation de Tar Valon. À l’époque, le fonctionnement normal de la Tour rivalisait avec ce qui se passe aujourd’hui. Toutes les mains cherchaient à s’emparer du gouvernail. Pendant une partie de l’année, il y eut deux Assemblées de la Tour rivales à Tar Valon. Presque comme maintenant. Pratiquement tout le monde finit par le regretter, y compris une partie de celles qui pensaient qu’elles allaient sauver la Tour. Certaines auraient peut-être réussi, si elles n’étaient pas tombées dans des sables mouvants. La Tour a quand même survécu, bien entendu. Elle est toujours là.