Romanda lui rendit son sourire, qui aurait pu couvrir de givre les parois de la tente.
— Inutile d’énoncer l’évidence, Lelaine. La question est de savoir comment le découvrir.
— J’étais sur le point de résoudre ce problème quand vous avez fait irruption, Romanda. La prochaine fois que la Mère rencontrera Elayne ou Nynaeve dans le Tel’aran’rhiod, elle leur donnera ses instructions. Merilille peut découvrir ce que désirent les Atha’an Miere, ou peut-être ce que fait le garçon, quand elle arrivera à Caemlyn. Dommage que les filles n’aient pas pensé à établir des heures de rendez-vous régulières, mais nous devons faire avec. Merilille pourra rencontrer une Députée dans le Tel’aran’rhiod quand elle sera au courant.
Lelaine eut un petit geste qui signifiait à l’évidence que c’était elle la Députée en question.
— Je pense que Salidar serait l’endroit idéal.
Romanda eut un reniflement amusé. Mais, là encore, sans aucune chaleur.
— Il est plus facile de donner des instructions à Merilille que de la voir y obéir, Lelaine. Elle sait qu’elle aura à répondre à des questions gênantes, je suppose. Cette Coupe des Vents aurait dû nous être apportée pour que nous l’étudiions. À mon avis, aucune des sœurs d’Ebou Dar n’avait de grandes capacités dans la Danse des Nuages, et vous voyez le résultat dans ce soudain changement de temps. J’ai pensé à interroger l’Assemblée au sujet de toutes les personnes concernées.
Brusquement, sa voix devint lisse comme le beurre.
— Si j’ai bonne mémoire, vous avez soutenu la candidature de Merilille.
Lelaine se redressa d’un seul coup, les yeux lançant des éclairs.
— J’ai soutenu celle que les Grises ont mise en avant, Romanda, et rien de plus, dit-elle, indignée. Comment aurais-je pu imaginer qu’elle déciderait d’utiliser la Coupe là-bas, et d’inclure dans le cercle des Irrégulières du Peuple de la Mer ! Comment a-t-elle pu croire qu’elles en savaient autant que les Aes Sedai sur la manipulation du climat ?
Sa colère dérapait. Elle se défendait contre sa plus farouche adversaire à l’Assemblée, la seule véritable. Et, le pire pour elle, c’est qu’elle était d’accord avec elle au sujet du Peuple de la Mer. Elle était d’accord, c’était incontestable, mais en convenir verbalement était une autre histoire.
Romanda laissa son sourire glacial s’accentuer tandis que Lelaine pâlissait de fureur. Elle rajusta ses jupes couleur bronze avec un soin méticuleux. Pendant ce temps-là, Lelaine cherchait comment retourner la situation.
— Nous verrons quel est l’avis de l’Assemblée, dit-elle enfin. Jusqu’à ce que la question vienne à l’ordre du jour, il vaut mieux que Merilille ne rencontre aucune des Députées impliquées dans sa sélection. Même la plus petite suggestion de collusion éveillerait la méfiance. Vous conviendrez que c’est moi qui dois lui parler, j’en suis convaincue.
Lelaine pâlit, mais d’une pâleur différente. Elle ne semblait pas avoir peur, mais Egwene la voyait presque faire le décompte des voix. La collusion était une accusation presque aussi grave que celle de trahison, et n’exigeait que le consensus minimum. Elle pourrait sans doute l’éviter, mais les discussions seraient longues et acrimonieuses. La faction de Romanda pouvait s’élargir et provoquer d’innombrables problèmes, que les plans d’Egwene portent ou non leurs fruits. Et elle ne pouvait rien faire pour arrêter ces sœurs, à moins de révéler ce qui s’était réellement passé à Ebou Dar. Autant leur demander de la laisser accepter l’offre qu’avaient reçue Faolin et Theodrin.
Egwene prit une profonde inspiration. Elle pouvait au moins éviter le choix de Salidar comme lieu de rencontre dans le Tel’aran’rhiod. C’était là qu’elle retrouvait Elayne et Nynaeve maintenant, ce qui n’était pas arrivé depuis des jours. Avec des Députées omniprésentes dans le Monde des Rêves, il semblait difficile de trouver un endroit désert.
— La prochaine fois que je verrai Elayne ou Nynaeve, je leur transmettrai vos instructions concernant Merilille. Je vous ferai savoir quand elle sera prête à vous rencontrer.
C’est-à-dire jamais, une fois qu’elle en aurait terminé avec ces instructions.
Les deux têtes des Députées pivotèrent vers elle, et deux paires d’yeux la fixèrent. Elles avaient oublié sa présence ! S’efforçant de rester impassible, elle réalisa qu’elle tapait du pied avec irritation, et s’arrêta. Elle comprit qu’elle devait accepter leur jugement un peu plus longtemps. Un tout petit peu plus longtemps. Au moins, elle n’était plus écœurée. Juste furieuse.
Chesa fit irruption au milieu du silence avec le déjeuner d’Egwene sur un plateau recouvert d’un linge. La peau sombre, ronde et jolie dans la fleur de l’âge, Chesa témoignait dignement le respect qui lui était dû. Vêtue d’une robe grise à col en dentelle, elle s’inclina avec simplicité.
— Pardonnez-moi de vous déranger, Mère, Aes Sedai, mais Meri semble avoir disparu.
Elle fit claquer sa langue, exaspérée, en posant le plateau sur la table. Disparaître semblait improbable pour Meri. Cette femme revêche désapprouvait autant ses fautes que celles des autres.
Romanda fronça les sourcils, mais ne dit rien. Après tout, elle ne pouvait pas manifester trop d’intérêt pour une servante d’Egwene. Surtout quand cette femme était une espionne à sa solde. Comme Selame pour Lelaine. Egwene évita de regarder Faolin et Theodrin, qui se tenaient sagement debout dans leur coin, comme des Acceptées et non comme les Aes Sedai qu’elles étaient.
Chesa ouvrit la bouche, puis la referma, peut-être intimidée par les Députées. Egwene fut soulagée quand elle fit une nouvelle révérence et sortit en murmurant : « Avec votre permission, Mère ». Les conseils de Chesa étaient toujours indirects en présence d’une autre sœur, mais pour le moment, la dernière chose que désirait Egwene était un discret encouragement à manger pendant que c’était chaud.
Lelaine reprit, comme si elles n’avaient pas été interrompues.
— L’important, c’est de savoir ce que veulent les Atha’an Miere, dit-elle avec fermeté. Ou ce que fait le garçon. Il veut peut-être devenir leur roi, à elles aussi.
Tendant les bras, elle permit à Faolain de lui enfiler sa cape, ce que fit la jeune femme avec soin.
— Vous n’oublierez pas de me dire s’il vous vient des idées sur la question, Mère ?
C’était à peine une requête.
— J’y réfléchirai longuement, répondit Egwene.
Ce qui ne signifiait pas qu’elle partagerait ses réflexions. Elle aurait voulu avoir un embryon de réponse. Les Atha’an Miere considéraient Rand comme le Coramoor de leurs prophéties, elle le savait, même si l’Assemblée l’ignorait, mais ce qu’il voulait d’elles ou ce qu’elles voulaient de lui, elle n’en avait pas la moindre idée. D’après Elayne, les Atha’an Miere qui l’accompagnaient n’en savaient rien. Ou ne le disaient pas. Egwene regrettait presque qu’il n’y eût pas une poignée d’Atha’an Miere au camp.
Presque. D’une façon ou d’une autre, ces Pourvoyeuses-de-Vent allaient causer des problèmes.
Sur un signe de Romanda, Theodrin se précipita avec sa cape, comme électrisée. L’attitude de Romanda révélait qu’elle était chagrinée que Lelaine se soit ressaisie.
— Vous n’oublierez pas de dire à Merilille que je désire lui parler, Mère, dit-elle d’un ton autoritaire.
Durant un bref instant, les deux Députées se dévisagèrent, oubliant que Egwene était l’objet de leur mutuelle animosité. Elles sortirent sans lui dire un mot, se bousculant quasiment pour avoir la préséance jusqu’au moment où Romanda se glissa dehors la première, entraînant Theodrin dans son sillage. La rage aux dents, Lelaine précipita Faolin dehors puis la suivit.