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Siuan poussa un profond soupir, sans faire aucun effort pour dissimuler son soulagement.

— Avec votre permission, Mère, marmonna Egwene, ironique. S’il vous plaît, Mère. Vous pouvez vous retirer, mes filles.

Avec une longue expiration, elle se renversa sur sa chaise, qui s’écroula aussitôt. Elle se releva lentement, rabattit vivement ses jupes et rajusta son châle. Heureusement, ça n’était pas arrivé devant les deux autres.

— Allez vous chercher quelque chose à manger, Siuan. Et rapportez votre repas ici. Nous avons encore une longue journée devant nous.

— Certaines chutes font moins mal que d’autres, dit Siuan, comme se parlant à elle-même, avant de se baisser pour sortir.

Elle évita de peu les remontrances d’Egwene.

Quand elle fut de retour, elles mangèrent des petits pains rassis, des lentilles mélangées à des carottes dures et des petits morceaux de viande qu’Egwene n’examina pas de trop près. Il n’y eut que quelques interruptions, pendant lesquelles elles se turent, feignant d’étudier des rapports. Chesa revint pour prendre le plateau et, plus tard, pour changer les chandelles en ronchonnant. Ça ne lui ressemblait pas.

— Qui aurait pensé que Selame disparaîtrait aussi ? marmonna-t-elle, comme si elle réfléchissait tout haut. Pour aller batifoler avec des soldats, je parie. Cette Halima a une mauvaise influence.

Un jeune homme maigrichon au nez morveux renouvela les charbons éteints des braseros – l’Amyrlin était mieux chauffée que les autres, mais cela ne voulait pas dire grand-chose. Il trébucha sur ses bottes et, déglutissant, regarda Egwene avec une expression qui lui sembla assez gratifiante après la visite des deux Députées. Sheriam se présenta pour demander si Egwene avait d’autres instructions. Apparemment, elle était disposée à rester là. Peut-être que les secrets qu’elle détenait la rendaient nerveuse ; en tout cas, elle dardait des regards anxieux autour d’elle.

C’était son lot, et Egwene ne savait pas exactement si c’était parce que personne ne dérangeait l’Amyrlin sans raison, ou parce que tout le monde savait que les vraies décisions étaient prises à l’Assemblée.

— Je ne sais quoi penser de ce rapport sur des soldats partis de Kandor pour aller vers le sud, dit Siuan, dès que les rabats de la tente furent retombés derrière Sheriam. C’est le seul qui en parle, et les gens des Marches s’éloignent rarement de la Dévastation. Comme n’importe quel imbécile le sait, ce n’est pas le genre de nouvelle qu’on irait inventer.

Elle ne lisait plus maintenant.

Jusqu’à présent, Siuan était parvenue à conserver un fragile contrôle sur le réseau d’Yeux-et-Oreilles de l’Amyrlin. Des rapports, des rumeurs et des commérages lui arrivaient en un flot continu, qu’elle et Egwene devaient étudier avant de décider quoi transmettre à l’Assemblée. Leane avait son propre réseau, qui rajoutait ses informations au flot des autres. La plupart de ces nouvelles étaient transmises à l’Assemblée – il y avait certaines choses que l’Assemblée devait savoir, et rien ne garantissait que les Ajahs transmettraient les renseignements de leurs propres agents – mais il fallait quand même tout filtrer, pour détecter ce qui pouvait être dangereux ou servir à détourner l’attention de leur véritable objectif.

Ces derniers temps, peu de nouvelles étaient bonnes. De Cairhien émanaient certaines rumeurs selon lesquelles les Aes Sedai s’étaient alliées avec Rand, ou pis, le servaient, mais au moins celles-ci pouvaient être écartées d’emblée. Les Sagettes ne disaient pas grand-chose de Rand ou de quiconque lié à lui, mais d’après elles, Merana attendait son retour, et les sœurs du Palais du Soleil, où Rand conservait son premier trône, s’entendaient largement à propager ces histoires. D’autres éveillaient le doute. Un imprimeur d’Illian affirmait avoir la preuve que Rand avait tué Mattin Stepaneos de ses propres mains, et détruit le corps à l’aide du Pouvoir Unique, tandis qu’une débardeuse prétendait avoir vu l’ancien Roi, pieds et poings liés, transporté, roulé dans un tapis, à bord d’un vaisseau qui avait appareillé pendant la nuit avec la bénédiction de la Garde du Port. La première hypothèse était la plus vraisemblable, mais Egwene espéra qu’aucun des agents des Ajahs n’avait eu vent de la même histoire. Le nom de Rand n’était déjà que trop terni aux yeux des sœurs.

Et cela continua. Les Seanchans semblaient s’enraciner à Ebou Dar, face à une très faible résistance. C’était à prévoir, dans un pays où le rayonnement de la reine ne s’étendait qu’à quelques journées de cheval de la capitale, mais l’idée n’était guère réjouissante. Les Shaidos semblaient omniprésentes, mais les rapports les concernant arrivaient toujours par ricochet. La plupart des sœurs pensaient que la dispersion des Shaidos était l’œuvre de Rand, malgré les dénégations des Sagettes, rapportées par Sheriam. Bien entendu, personne n’avait envie d’examiner de trop près les prétendus mensonges des Sagettes. Personne ne voulait les rencontrer dans le Tel’aran’rhiod, sauf les sœurs ayant prêté serment à Egwene, à condition qu’on leur en donnât l’ordre. Anaiya qualifiait ironiquement ces rencontres de « leçons concentrées d’humilité », et cela ne semblait pas l’amuser du tout.

— Il ne peut pas y avoir tellement de Shaidos, marmonna Egwene.

Cette fois-ci, on n’avait pas parfumé d’herbes le deuxième seau de charbon. Les braises mouraient lentement, et la fumée lui piquait les yeux. Canaliser pour l’évacuer dissiperait en même temps le peu de chaleur qui restait.

— Les faits qu’on leur attribue doivent être l’œuvre de bandits.

Après tout, qui pouvait savoir si c’était à cause des bandits ou à cause des Shaidos qu’un village avait été déserté par ses habitants ? Surtout avec des rumeurs de troisième ou cinquième main.

— Il y a suffisamment de bandits dans les parages pour en expliquer certaines.

La plupart d’entre eux se faisaient appeler les Fidèles du Dragon, ce qui n’arrangeait rien. Elle remua les épaules pour détendre ses muscles noués.

Elle réalisa soudain que Siuan regardait dans le vague, si intensément qu’elle semblait prête à glisser de son tabouret.

— Siuan, vous vous endormez ? Nous avons peut-être travaillé toute la journée, mais ne il fait pas encore nuit.

On voyait effectivement du jour par le trou de fumée, mais il pâlissait rapidement.

Siuan cligna des yeux.

— Je suis désolée. Je réfléchissais à l’opportunité de vous faire part de certaines choses. À propos de l’Assemblée.

— L’Assemblée ! Siuan, si vous savez quelque chose sur l’Assemblée… !

— Je ne sais rien, l’interrompit Siuan. Je soupçonne seulement, ajouta-t-elle, claquant sa langue de contrariété. Et je ne soupçonne même pas vraiment. Enfin, je ne sais pas quoi soupçonner. Mais je vois quelque chose prendre forme.

— Alors, vous feriez bien de m’en parler, dit Egwene.

Siuan s’était révélée très habile à détecter des tendances là où tout le monde ne voyait que faits aléatoires.

Remuant sur son tabouret, Siuan se pencha, très concentrée.

— Voilà. À part Romanda et Moria, les Députées choisies à Salidar sont… sont trop jeunes.

Beaucoup de choses avaient évolué chez Siuan, mais parler de l’âge d’autres sœurs la mettait toujours mal à l’aise.

— Escaralde est la plus âgée, et je suis sûre qu’elle n’a guère dépassé les soixante-dix ans. Je ne peux pas en être certaine sans consulter les livres des novices de Tar Valon, ou qu’elle nous le dise elle-même, mais j’en suis aussi certaine qu’on peut l’être. Il est rare qu’il y ait eu à l’Assemblée plus d’une Députée au-dessous de cent ans, et nous en avons neuf !