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— Mais Romanda et Moria sont nouvelles, dit Egwene avec douceur, posant ses coudes sur la table.

La journée avait été longue.

— Et ni l’une ni l’autre ne sont jeunes. Nous devrions nous féliciter de la jeunesse des autres, grâce à quoi j’ai peut-être été élue.

Elle aurait pu rappeler à Siuan qu’elle-même avait été élue Amyrlin quand elle avait la moitié de l’âge d’Escaralde, mais ce rappel aurait été cruel.

— Peut-être, dit Siuan, têtue. Romanda était certaine d’être à l’Assemblée. Je doute qu’il existe une Sœur Jaune qui oserait parler contre elle pour une présidence. Et Moria… Elle ne se cramponne pas à Lelaine, mais Lelaine et Lyrelle pensaient sûrement qu’elle le ferait. Je ne sais pas. Mais écoutez-moi bien. Quand une sœur est élevée trop jeune, il y a une raison. Y compris lors de mon élévation, ajouta-t-elle après une profonde inspiration.

La douleur de sa perte passa sur son visage, celle du Siège d’Amyrlin, certainement, et peut-être la douleur de toutes ses souffrances. Cette expression disparut aussitôt. Egwene pensa qu’elle n’avait jamais connu de femme aussi forte que Siuan Sanche.

— Cette fois-ci, il y avait suffisamment de choix parmi les sœurs ayant l’âge requis, et je pense que les cinq Ajahs sauront trancher. Il y a une ligne de conduite qui se dessine, et j’ai l’intention de la découvrir.

Egwene n’était pas d’accord. Le changement était palpable, que Siuan voulût le voir ou non. Elaida avait dérogé à la coutume, sur le point de transgresser la loi en usurpant la place de Siuan. Les sœurs avaient fui la Tour et l’avaient fait savoir. Un changement inédit. Les sœurs les plus âgées étaient plus attachées aux anciennes coutumes, mais certaines devaient bien voir que tout évoluait. C’est sans doute pourquoi des femmes plus jeunes, plus ouvertes aux nouveautés, avaient été choisies. Devait-elle ordonner à Siuan de cesser de perdre son temps sur cette affaire ? Siuan avait suffisamment à faire. Ou était-ce lui faire une faveur que de la laisser continuer ? Elle désirait tellement prouver que les changements qu’elle voyait n’arrivaient pas vraiment.

Avant qu’Egwene ait pu prendre une décision, Romanda entra, écartant le rabat de la tente. Dehors, de longues ombres s’étiraient sur la neige. La nuit arrivait vite. Le visage de Romanda était aussi sombre que les ombres. Elle fixa sur Siuan un regard noir et aboya sèchement :

— Dehors !

Egwene hocha imperceptiblement la tête, mais Siuan était déjà debout. Elle trébucha, puis sortit presque en courant. Une sœur dans la situation de Siuan devait obéir à toute sœur de la force de Romanda dans le Pouvoir, pas seulement à une Députée.

Laissant retomber le rabat de la tente, Romanda embrassa la Source. L’aura de la saidar l’entoura, et elle tissa un écran autour de la tente, sans même feindre d’en demander l’autorisation à Egwene.

— Vous êtes une imbécile ! dit-elle d’une voix grinçante. Jusqu’à quand pensiez-vous pouvoir garder ce secret ? Les soldats bavardent, mon enfant. Les hommes parlent toujours trop.

Bryne aura de la chance si l’Assemblée ne plante pas sa tête au bout d’une pique !

Egwene se leva lentement, lissant sa jupe. Elle s’attendait à cette scène, mais elle devait procéder avec prudence. La partie était loin d’être jouée, et tout pouvait se retourner contre elle en un éclair. Elle devait faire semblant d’être innocente jusqu’au moment où elle pourrait cesser de feindre.

— Dois-je vous rappeler, ma fille, que l’incorrection envers le Siège d’Amyrlin est un crime, dit-elle en guise de réponse.

Elle avait simulé si longtemps et elle était si près du but.

— Le Siège d’Amyrlin !

Romanda traversa la tente et s’arrêta près d’Egwene. L’idée d’approcher encore plus près lui traversa l’esprit.

— Vous êtes un bébé ! Votre derrière se rappelle encore votre dernière fessée de novice ! Après ça, vous aurez de la chance si l’Assemblée ne vous met pas au coin avec quelques joujoux. Si vous voulez éviter cela, vous m’écouterez et vous ferez ce que je vous dirai. Asseyez-vous !

Egwene bouillait intérieurement, mais elle s’assit. Le moment n’était pas encore venu.

Hochant sèchement la tête, mais l’air satisfait, Romanda planta ses poings sur ses hanches et regarda Egwene de toute sa hauteur, comme une tante très sévère sermonnant une nièce indisciplinée. Ou un bourreau affligé d’une rage de dents.

— Cette entrevue avec Pelivar et Arathelle doit avoir lieu, maintenant qu’elle est organisée. Ils attendent le Siège d’Amyrlin, et ils le verront. Vous irez avec toute la pompe et la dignité que justifie votre titre. Et vous leur direz que je parlerai à votre place, après quoi vous tiendrez votre langue ! Il vous faudra de la poigne pour les écarter de notre chemin. Lelaine sera là d’un instant à l’autre, pour, sans aucun doute, se mettre en avant. Mais rappelez-vous dans quelle situation elle est. J’ai passé la journée à parler avec d’autres Députées, et il semble très probable que l’échec de Merilille et Merana sera attribué à Lelaine à la prochaine session de l’Assemblée. Ainsi, si vous avez quelque espoir d’acquérir l’expérience qu’il vous faut pour mériter votre châle, il repose sur moi ! Me comprenez-vous ?

— Je comprends parfaitement, dit Egwene, d’un ton qu’elle espérait docile.

Si elle laissait Romanda parler à sa place, il ne subsisterait plus aucun doute. L’Assemblée et le monde entier sauraient qui tenait Egwene al’Vere au collet.

Les yeux de Romanda semblèrent lui vriller un trou dans la tête avant qu’elle ne la hochât sèchement.

— Je l’espère. J’ai l’intention de chasser Elaida du Siège d’Amyrlin, et je ne laisserai pas ruiner mes projets parce qu’une gamine croit qu’elle en sait assez pour traverser la rue sans qu’on la tienne par la main.

Avec un grognement, elle resserra sa cape autour d’elle et sortit en coup de vent. L’écran disparut avec elle.

Egwene s’assit et regardait l’entrée de la tente en fronçant les sourcils. Une gamine ? Que cette femme soit réduite en cendres, elle était le Siège d’Amyrlin ! Que ça leur plaise ou non, elles l’y avaient élevée, et elles devraient vivre avec ! Attrapant l’encrier en pierre, elle le lança sur le rabat de la tente.

Lelaine recula précipitamment évitant de justesse la pluie d’encre.

— Colère, colère, dit-elle en entrant d’un ton moqueur.

Sans plus demander la permission que Romanda, elle embrassa la Source et tissa un écran pour que personne ne puisse les entendre. Alors que Romanda semblait furieuse, Lelaine eut l’air contente d’elle, frottant ses mains gantées en souriant.

— Je suppose que je n’ai pas besoin de vous dire que votre petit secret est éventé. C’est très mal de la part du Seigneur Bryne, mais il est trop précieux pour le condamner à mort. C’est mon avis et c’est heureux pour lui. Voyons voir. J’imagine que Romanda vous a dit que l’entrevue avec Pelivar et Arathelle aurait lieu, et que vous devriez la laisser parler en votre nom. Est-ce exact ?

Egwene remua sur son siège, mais Lelaine agita une main désinvolte à son adresse.

— Inutile de répondre. Je connais Romanda. Malheureusement pour elle, j’ai appris cette nouvelle avant elle, et au lieu de venir vous trouver aussitôt, j’ai réuni les autres Députées. Désirez-vous savoir ce qu’elles en pensent ?

Egwene serra les poings sur ses genoux, où elle espéra que Lelaine ne les verrait pas.

— Je pense que vous allez me le dire.

— Vous n’êtes pas en situation d’employer ce ton avec moi, dit sèchement Lelaine, qui reprit aussitôt son sourire. L’Assemblée est mécontente de vous. Très mécontente. Quel que soit le châtiment dont Romanda vous a menacée, je peux l’exécuter. Romanda, d’autre part, a contrarié beaucoup de Députées par sa brutalité. Aussi, à moins que vous ne désiriez vous retrouver avec encore moins d’autorité que vous n’en avez actuellement, Romanda sera très surprise, demain, quand vous me nommerez pour parler en votre nom. Il est difficile de croire que Pelivar et Arathelle ont été assez bêtes pour prendre cette initiative, mais ils s’enfuiront la queue entre les jambes quand j’en aurai terminé avec eux.