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— Comment saurai-je que vous ne mettrez pas ces menaces à exécution ?

Egwene espéra que ses grommellements irrités pourraient passer pour de la maussaderie. Par la Lumière, comme elle était lasse de ces intrigues !

— Parce que je le dis, déclara sèchement Lelaine. Ne savez-vous pas depuis le temps que vous n’êtes vraiment en charge de rien ? C’est l’Assemblée qui commande, et c’est entre Romanda et moi. Dans cent ans, vous serez peut-être digne du châle, mais pour l’instant, restez tranquillement assise, croisez les mains, et laissez une autre qui sait ce qu’elle fait déposer Elaida.

Après le départ de Lelaine, Egwene se remit à contempler l’entrée de la tente. Cette fois, elle ne laissa pas sa colère la submerger. Vous serez peut-être digne du châle. Presque la même chose que Romanda avait dite. Une autre qui sait ce qu’elle fait. Se faisait-elle des illusions sur elle-même ? Une gamine, qui ruinait ce qu’une femme d’expérience pouvait réussir facilement ?

Siuan se glissa dans la tente, et resta debout, l’air soucieux.

— Gareth Bryne vient de m’annoncer que l’Assemblée est au courant, dit-elle, ironique. Sous prétexte de me demander ses chemises ! Ah, lui et ses chemises ! L’entrevue est fixée à demain, près d’un lac à cinq heures d’ici vers le nord. Pelivar et Arathelle sont déjà en route. Aemlyn aussi. C’est une troisième Maison très puissante.

— C’est plus que Romanda et Lelaine ont jugé bon de me révéler, dit Egwene, tout aussi ironique.

Non. Cent ans passés pieds et poings liés, ou cinquante ans, ou cinq, et elle ne serait plus bonne à rien. Si elle devait devenir digne du châle, c’était maintenant.

— Oh, sang et cendres, grogna Siuan. Je ne supporte pas ça ! Qu’est-ce qu’elles ont dit ? Comment ça s’est passé ?

— À peu près comme nous le pensions.

Egwene sourit, en proie à un étonnement qui se manifesta aussi dans sa voix.

— Siuan, elles n’auraient pas pu mieux me livrer l’Assemblée si elles m’avaient dit comment faire.

Les dernières lueurs du jour s’éteignaient quand Sheriam approcha de sa tente, plus petite encore que celle d’Egwene. Et si elle n’avait pas été la Gardienne, elle aurait dû la partager. Se baissant pour entrer, elle n’eut que le temps de réaliser qu’elle n’était pas seule quand on l’isola avec un écran et qu’on la projeta à plat ventre sur son lit de camp. Abasourdie, elle voulut crier, mais un coin de sa couverture s’introduisit de lui-même dans sa bouche. Sa robe et sa chemise jaillirent loin de son corps, comme une bulle de savon qui éclate.

Une main caressa ses cheveux.

— Vous étiez censée m’informer, Sheriam. Cette fille mijote quelque chose, et je veux savoir ce que c’est.

Il lui fallut du temps pour convaincre son interlocuteur qu’elle avait déjà dit tout ce qu’elle savait, qu’elle ne garderait jamais rien pour elle, pas un mot, pas un murmure. Quand enfin elle se retrouva seule, elle resta pelotonnée sur son lit, soignant ses meurtrissures. Elle regrettait amèrement d’avoir jamais adressé la parole à une seule sœur de l’Assemblée.

17

Sur la glace

Le lendemain matin, bien avant l’aube, une colonne sortit du camp des Aes Sedai, se dirigeant vers le nord, dans un silence que seuls rompaient les crissements des selles et les craquements de la glace sous les sabots des montures. De temps en temps, un cheval s’ébrouait ou un harnais cliquetait, puis le silence retombait. La lune était basse sur l’horizon, mais le ciel étincelant d’étoiles et le sol couvert de glace dissipaient un peu l’obscurité. Quand les premières lueurs du jour apparurent à l’est, elles chevauchaient déjà depuis une bonne heure, sans avoir parcouru beaucoup de chemin. En terrain découvert, Egwene laissait Daishar aller au petit galop, projetant autour de lui des gerbes de neige, mais la plupart du temps, les chevaux avançaient au pas, et lentement, dans des forêts clairsemées où la neige s’était accumulée en épaisses congères au sol et en épaisses couches sur les branches. Chênes et pins, nyssas et lauréoles, et d’autres arbres qu’elle ne reconnut pas, faisaient encore plus grise mine qu’au temps de la canicule et de la sécheresse. Aujourd’hui, c’était la Fête d’Abram, mais il n’y aurait pas de gâteaux au miel. La Lumière veuille que ce jour réserve des surprises à certaines.

Le soleil se leva et monta dans le ciel, pâle boule dorée n’irradiant aucune chaleur. Chaque inspiration mordait la gorge, chaque expiration sortait en un nuage de buée. Il soufflait un vent vif et glacial. À l’ouest, de gros nuages noirs roulaient vers l’Andor. Elle éprouva de la compassion pour ceux qui subiraient le poids de ces nuages, et du soulagement parce qu’ils s’éloignaient. Un jour d’attente supplémentaire aurait été pure folie. Elle n’avait pas dormi de la nuit, non pas à cause de ses migraines, mais plutôt à cause de sa nervosité. L’anxiété et la peur s’étaient infiltrées comme l’air froid sous la tente. Pourtant elle n’était pas fatiguée. Elle avait l’impression d’être un ressort comprimé, une pendule remontée à bloc, pleine d’une énergie qui ne demandait qu’à exploser. Par la Lumière, tout pouvait encore capoter.

La colonne était impressionnante, derrière la bannière de la Tour Blanche : la blanche Flamme de Tar Valon et les sept oriflammes de couleurs différentes, une pour chaque Ajah. La bannière avait été confectionnée en secret à Salidar et avait été rangée au fond d’un coffre, dont l’Assemblée gardait la clé. Elle ne pensait pas que les Députées l’auraient sortie, n’était le besoin de solennité de ce jour. Mille cavaliers en armures à mailles les escortaient, avec un arsenal de lances, épées, haches et massues rarement vue au sud des Marches. Ils étaient commandés par un Shienaran borgne, portant un cache-œil de couleurs vives, qu’elle avait rencontré une fois, il y avait, lui semblait-il, une éternité. Uno Nomesta scrutait les arbres à travers sa visière, comme s’il soupçonnait chacun de cacher une embuscade, et ses hommes, très droits sur leur selle, semblaient tout aussi vigilants.

Devant eux, presque hors de vue au milieu des arbres, chevauchait un groupe de cavaliers protégés seulement par leurs casques et leurs plastrons. Les capes voltigeaient au vent. Une main gantée sur les rênes, l’autre tenant un arc, ils ne pouvaient pas resserrer leur cape autour d’eux pour garder un peu de chaleur. Il y en avait d’autres plus loin à l’avant, sur les côtés et à l’arrière, un millier en tout, qui reconnaissaient et inspectaient le terrain. Gareth Bryne ne s’attendait pas à des embuscades des Andorans, mais il lui était arrivé de se tromper, disait-il, et puis il y avait les Murandiens. Et il y avait aussi la possibilité qu’ils rencontrent des assassins à la solde d’Elaida, ou des Amis du Ténébreux. La Lumière seule savait quand un Ami du Ténébreux pouvait décider de tuer, et pourquoi. D’ailleurs, bien qu’en toute logique, les Shaidos soient loin, personne ne semblait jamais savoir où ils se trouvaient avant que le massacre ne commence. Même des bandits auraient pu se faire la main sur une troupe trop réduite. Le Seigneur Bryne n’était pas homme à prendre des risques inutiles, et Egwene s’en félicitait. Aujourd’hui, elle voulait avoir autant de témoins que possible.