Arathelle frissonna, et Egwene pensa que ce n’était pas à cause du froid.
— Une bataille entre Aes Sedai pourrait dévaster le pays à des miles à la ronde. Cette bataille pourrait ruiner la moitié de l’Andor.
Pelivar se leva d’un bond.
— En deux mots, vous devez passer ailleurs, dit-il, d’une voix étonnamment aiguë, mais aussi ferme que celle d’Arathelle. Si je dois mourir pour défendre mes terres et mon peuple, mieux vaut que ce soit ici que là où mes terres et mon peuple pourraient mourir avec moi.
Il se tut sur un geste apaisant d’Arathelle, et se laissa retomber dans son fauteuil. Les yeux durs, il ne semblait pas mollir. Aemlyn, une femme corpulente emmitouflée de drap sombre, l’approuva de la tête, comme son mari à la mâchoire carrée.
Donel fixait Pelivar comme si cette idée ne lui était jamais venue, et il n’était pas le seul. Certains des Murandiens debout se mirent à discuter à voix haute, jusqu’à ce que les autres les fassent taire, parfois en brandissant le poing. Qu’est-ce qui leur avait pris de joindre leurs forces à celles des Andorans ?
Egwene prit une profonde inspiration. Un bouton de rose s’épanouissant sous le soleil. Ils ne l’avaient pas reconnue comme le Siège d’Amyrlin – Arathelle l’avait ignorée autant qu’il se pouvait sans l’insulter carrément – pourtant ils lui avaient donné tout ce qu’elle pouvait espérer. Du calme. Romanda et Lelaine s’imaginèrent qu’elle désignerait l’une d’elles pour diriger les négociations. Elles se demandaient laquelle, et cela devait leur mettre l’estomac en tire-bouchon. Il n’y aurait pas de négociations. Il ne pouvait pas y en avoir.
— Elaida, dit-elle d’une voix neutre, regardant Arathelle puis tous les nobles chacun à leur tour, est une usurpatrice qui a violé ce qui fait le fondement même de la Tour Blanche. Je suis le Siège d’Amyrlin.
Elle s’étonna elle-même de parler avec tant de hauteur et de sang-froid, mais pas aussi surprise qu’elle l’aurait été autrefois. Que la Lumière lui vienne en aide, elle était le Siège d’Amyrlin.
— Nous partons à Tar Valon pour déposer Elaida et la juger, mais c’est l’affaire de la Tour Blanche, et non la vôtre, sauf pour connaître la vérité. Et ce que vous appelez la Tour Noire, c’est aussi notre affaire ; les hommes capables de canaliser ont toujours concerné la Tour Blanche. Nous nous occuperons d’eux selon ce que nous déciderons le moment venu, mais je peux vous assurer que ce temps n’est pas encore arrivé. Des affaires plus importantes ont la priorité.
Derrière elle, elle entendit des mouvements parmi les Députées. Certaines devaient être très agitées. Quelques-unes avaient suggéré qu’elles pouvaient annihiler la Tour Noire en passant. Aucune ne croyait qu’elle comportait plus d’une douzaine d’hommes, malgré les rumeurs ; il était tout à fait impossible que des centaines d’hommes aient envie de canaliser. Et aussi, elles avaient maintenant réalisé qu’Egwene ne nommerait ni Romanda ni Lelaine pour parler en son nom. Arathelle fronça les sourcils, peut-être percevant quelque chose dans l’air. Pelivar remua, sur le point de se lever une fois de plus, et Donel se redressa d’un air agressif. Il n’y avait rien à faire d’autre que continuer.
— Je comprends votre inquiétude, poursuivit-elle sur le même ton cérémonieux, et je vais m’efforcer de l’apaiser.
Quel était cet étrange appel aux armes de la Bande Rouge ? Oui. C’était le moment de jeter les dés.
— En ma qualité de Siège d’Amyrlin, je vous donne cette garantie : nous allons rester où nous sommes pendant un mois pour nous reposer, puis nous quitterons le Murandy, mais nous ne franchirons pas la frontière d’Andor. Après ça, nous ne perturberons plus le Murandy, et l’Andor n’aura pas à subir notre présence. Je suis certaine, ajouta-t-elle, que les Dames et les Seigneurs murandiens pourvoiront à nos besoins contre espèces sonnantes et trébuchantes. Nous payons raisonnablement bien.
Il n’était pas possible de faire plier les Andorans si cela signifiait que les Murandiens voleraient les chevaux et les caravanes de ravitaillement.
Les Murandiens, regardant, gênés, autour d’eux, semblaient déchirés entre deux partis à prendre. Il y avait beaucoup d’argent à gagner en ravitaillant une armée aussi grande, mais d’autre part, qui pouvait marchander avec succès ce que cette armée avait à offrir ? Donel semblait à la limite du malaise, tandis que Cian paraissait compter dans sa tête. Des murmures s’élevèrent parmi les assistants. Plus que des murmures, car Egwene comprit presque ce qu’ils disaient.
Elle avait envie de regarder par-dessus son épaule. Le silence des Députées était assourdissant. Siuan avait le regard fixe, les mains crispées sur ses jupes pour s’empêcher de regarder derrière elle. Au moins, elle savait d’avance à quoi s’attendre. Sheriam, qui n’en savait rien, regardait les Andorans et les Murandiens avec un calme royal, comme si elle l’avait su.
Egwene devait leur faire oublier la jeune fille qu’ils avaient devant les yeux, pour qu’ils écoutent la femme qui tenait fermement les rênes du pouvoir. Si elle ne les tenait pas maintenant, elle n’y arriverait jamais ! Elle raffermit sa voix.
— Comprenez-moi bien. J’ai pris ma décision. C’est à vous de l’accepter ou d’affronter les conséquences de votre refus.
Quand elle se tut, une brève rafale de vent se mit à hurler, secouant le dais, tiraillant les vêtements. Egwene rajusta calmement sa coiffure. Certains nobles frissonnèrent et resserrèrent leur cape autour d’eux. Elle espéra qu’ils ne frissonnaient pas que de froid.
Arathelle échangea des regards avec Pelivar et Aemlyn, et tous trois scrutèrent les Députées avant de hocher lentement la tête. Ils croyaient qu’elle ne faisait que répéter les mots que les Députées lui avaient mis dans la bouche ! Egwene faillit soupirer de soulagement.
— Il en sera comme vous le désirez, dit la noble aux yeux durs, s’adressant de nouveau aux Députées. Nous ne doutons pas de la parole des Aes Sedai, bien sûr, mais vous comprendrez que nous restions ici également. Parfois, ce qu’on entend est déformé. Non que ce soit le cas ici, j’en suis sûre. Mais nous resterons jusqu’à votre départ.
Donel avait vraiment l’air nauséeux. Sans doute que ses terres étaient proches. Les armées andoranes au Murandy avaient rarement payé quoi que ce soit.
Egwene se leva et entendit derrière elle le froissement des robes des sœurs qui l’imitaient.
— C’est donc convenu. Nous devrons vous quitter bientôt si nous voulons regagner nos lits avant la nuit, mais nous avons encore un peu de temps devant nous, et l’utiliserons pour nous connaître un peu mieux maintenant, afin d’éviter bien de futurs malentendus.
Et cela lui donnerait peut-être l’occasion d’approcher Talmanes.
— Oh, encore une chose que vous devez savoir. Le livre des novices est maintenant ouvert à toute femme, quel que soit son âge, qui réussit les tests.
Arathelle cligna des yeux. Pas Siuan qui resta impassible, mais Egwene crut entendre un faible gémissement. Ça ne faisait pas partie de ce qu’elles avaient prévu, mais le moment ne serait jamais plus propice.
— Venez. Je suis certaine que vous voudrez tous vous entretenir avec les Députées. Sans cérémonie.
Sans attendre que Sheriam lui offre sa main, elle se leva. Elle avait presque envie de rire. La veille, elle avait eu peur de ne jamais atteindre son but. Elle était à mi-chemin de son objectif, et ce n’avait pas été aussi difficile que ce qu’elle craignait. Bien sûr, il restait l’autre moitié du chemin.