Heureusement, il ne se moqua pas de son franc-parler de villageoise, mais il y pensa peut-être. Il l’étudia avec sérieux avant de répondre, à voix basse. Lui aussi était prudent.
— Tous les hommes ne cancanent pas. Dites-moi, quand vous avez envoyé Mat dans le Sud, saviez-vous ce que vous feriez ici aujourd’hui ?
— Comment aurais-je pu il y a deux mois ? Non, les Aes Sedai ne sont pas omniscientes, Talmanes.
Elle avait espéré alors que quelque chose la mettrait à la place qu’elle occupait maintenant. Elle avait élaboré des plans en ce sens, mais elle ne savait pas encore ce qu’elle ferait aujourd’hui. Elle espérait aussi qu’il ne cancane pas. Certains hommes s’en abstenaient.
Romanda se dirigea vers elle, d’un pas ferme et le visage fermé. Arathelle l’intercepta, saisissant la Députée Jaune par le bras et refusant de la lâcher malgré son air stupéfait.
— Me direz-vous au moins où est Mat ? demanda Talmanes. En route vers Caemlyn avec la Fille-Héritière ? Pourquoi êtes-vous surprise ? Une serveuse parle à un soldat quand ils vont puiser de l’eau au même ruisseau. Même s’il est un affreux Fidèle du Dragon, ajouta-t-il avec ironie.
Par la Lumière ! Les hommes étaient vraiment… maladroits… par moments. Les meilleurs trouvaient toujours le moyen de dire ce qu’il ne fallait pas, voire de poser une mauvaise question. Sans parler d’encourager les servantes à bavarder. Cela aurait été tellement plus facile pour elle si elle avait pu mentir ; mais il lui avait donné assez de marge pour contourner les Serments. La moitié de la vérité suffirait à l’empêcher de partir ventre à terre pour Ebou Dar. Peut-être moins de la moitié.
Dans le coin opposé du pavillon, Siuan était en conversation avec un grand jeune homme roux à la moustache en croc, qui la lorgnait, aussi dubitatif que Segan. En général, les nobles reconnaissaient une Aes Sedai à son apparence. Mais il n’occupait qu’une partie de l’attention de Siuan. Elle lançait constamment de brefs regards vers Egwene. Plus facile. Expéditif. Ce que c’était que d’être Aes Sedai. Elle n’avait pas su pour aujourd’hui, elle espérait seulement ! Egwene expira, irritée. Que cette femme soit réduite en cendres !
— Il était à Ebou Dar la dernière fois que j’ai eu des nouvelles, murmura-t-elle. Mais maintenant, il doit se diriger vers le nord aussi vite que possible. Il croit toujours qu’il doit me sauver, Talmanes, et Matrim Cauthon ne raterait pas l’occasion d’être sur place pour pouvoir affirmer que je l’ai dit.
Talmanes n’eut pas l’air surpris.
— C’est ce que je pensais, soupira-t-il. Je… sens… quelque chose… depuis des semaines maintenant. Et certains de la Bande aussi. Ce n’est pas pressant, mais c’est toujours là. L’impression qu’il a besoin de moi, et que je devrais regarder vers le sud. C’est vraiment étrange, de suivre un ta’veren.
— Je suppose, acquiesça-t-elle, espérant que son incrédulité ne se voyait pas.
C’était déjà assez bizarre de penser que Mat-le-Vaurien était devenu le chef de la Bande de la Main Rouge, et encore plus qu’il était ta’veren. Mais sans doute qu’un ta’veren devait être présent, ou au moins tout proche, pour exercer une telle influence.
— Mat se trompait quand il croyait que vous aviez besoin qu’on vienne à votre secours. Vous n’avez jamais pensé à m’appeler à votre aide, n’est-ce pas ?
Il parlait toujours à voix basse, mais elle regarda quand même si personne n’écoutait. Siuan les observait toujours. Et Halima aussi. Paitr était bien trop proche d’elle, se rengorgeant et paradant en frisant sa moustache – à la façon dont il regardait sa robe, il ne l’avait pas prise pour une sœur, c’était certain ! – mais elle ne lui accordait qu’une partie de son attention, dardant des regards en coin en direction d’Egwene tout en adressant à Paitr des sourires chaleureux. Tous les autres semblaient occupés, et aucun n’était assez près pour écouter.
— Le Siège d’Amyrlin pouvait difficilement courir se cacher, n’est-ce pas ? Mais il y a eu des moments où c’était réconfortant de savoir que vous étiez là, avoua-t-elle à contrecœur. Le Siège d’Amyrlin n’était pas censé avoir besoin d’un refuge, mais ça n’avait pas d’importance dans la mesure où aucune Députée ne le savait.
— Vous avez été un ami, Talmanes. J’espère que cela continuera. Sincèrement.
— Vous avez été plus… ouverte… avec moi que je ne l’espérais, dit-il lentement, alors je vais vous confier quelque chose.
Son visage resta de marbre – pour tout observateur, il était aussi naturel qu’avant – mais sa voix ne fut plus qu’un murmure.
— Le Roi Roedran m’a approché au sujet de la Bande. Il espère être le premier vrai roi du Murandy. Il veut nous engager. Normalement, je n’aurais pas donné suite, mais il n’y a jamais assez d’argent et avec ce… cette sensation que Mat a besoin de nous… Il vaut peut-être mieux que nous restions au Murandy. Il est clair que vous avez ici tout sous la main.
Il se tut quand une jeune servante leur fit une révérence en leur présentant du vin chaud. Elle s’était vêtue d’un beau drap vert finement brodé, avec une cape fourrée de lapin tacheté. D’autres domestiques du camp aidaient aussi au service, sans aucun doute pour s’occuper au lieu de rester à grelotter sans rien faire. Le visage rond de la jeune femme était figé par le froid.
Talmanes l’écarta du geste et resserra sa cape autour de lui, mais Egwene prit un gobelet pour se donner le temps de réfléchir. La Bande n’était plus vraiment nécessaire. Les sœurs continuaient à ronchonner, mais elles s’étaient habituées à leur présence, qu’il y eût ou non des Fidèles du Dragon dans les parages. Elles ne redoutaient plus une attaque, et il n’y avait plus besoin d’utiliser la présence de la Bande comme aiguillon pour les obliger à bouger, comme depuis le départ de Salidar. Désormais, la seule utilité de la Shen an Calhar était d’attirer des recrues pour l’armée de Bryne, des hommes pensant que deux armées signifiaient bataille, et qui voulaient se trouver du côté du plus grand nombre. Elle n’avait pas besoin d’eux, mais Talmanes avait agi en ami. Et elle était l’Amyrlin. Parfois, l’amitié et la responsabilité allaient de pair.
La serveuse s’éloigna, et Egwene posa la main sur le bras de Talmanes.
— Ne vous embarquez pas dans cette aventure. Même la Bande ne peut pas conquérir tout le Murandy à elle seule, et tout le monde sera contre vous. Vous connaissez très bien la seule chose qui unit les Murandiens quand des étrangers envahissent leurs terres. Suivez-nous jusqu’à Tar Valon, Talmanes. Mat y viendra, je n’en doute pas.
Mat ne croirait jamais qu’elle était l’Amyrlin tant qu’il ne l’aurait pas vue porter le châle à la Tour Blanche.
— Roedran n’est pas un imbécile, dit-il placidement. Tout ce qu’il veut, c’est que nous, armée étrangère – sans Aes Sedai – nous attendions sans rien faire et sans que personne ne sache ce qu’il mijote. Ce qui devrait lui permettre d’unir facilement tous les nobles contre nous. Puis, nous repasserions discrètement la frontière. Après quoi, il pense pouvoir les tenir en main.
Elle répondit, avec véhémence :
— Et qu’est-ce qui l’empêchera de vous trahir ? Si la menace s’éloigne sans qu’il y ait bataille, son rêve d’un Murandy uni peut s’évanouir aussi.
L’imbécile sembla amusé !
— Je ne suis pas un imbécile, moi non plus. Roedran ne peut pas être prêt avant le printemps. Tous ces gens n’auraient pas bougé de leurs manoirs si les Andorans n’étaient pas venus dans le Sud, et ils étaient en marche avant que la neige commence à tomber. Avant ça, Mat nous aura retrouvés. S’il vient dans le Nord, il entendra parler de nous. Roedran devra se satisfaire de ce qu’il aura obtenu jusque-là. Si donc Mat a l’intention d’aller à Tar Valon, je vous y reverrai.