— Vous devez être content de savoir que la Fille-Héritière est en route pour Caemlyn, Seigneur Pelivar.
Elle avait entendu plusieurs Députées en parler.
Il resta impassible.
— Elayne Trakand a le droit de revendiquer le Trône du Lion, dit-il d’une voix neutre.
Les yeux d’Egwene s’ouvrirent grands, et il recula encore, hésitant. Peut-être la croyait-il furieuse parce qu’il ne l’avait pas appelée par son titre, mais elle le remarqua à peine. Pelivar avait soutenu la mère d’Elayne quand elle avait revendiqué le trône, et Elayne était certaine qu’il la soutiendrait, elle aussi. Elle parlait de Pelivar avec affection, comme d’un oncle préféré.
— Mère, dit Siuan à son côté, nous devrons partir bientôt si vous voulez être sûre de regagner le camp avant la nuit.
Elle avait réussi à donner un caractère d’urgence à ces quelques mots. Le soleil avait dépassé son zénith.
— Ce n’est pas un temps à être dehors après la tombée de la nuit, dit vivement Pelivar. Si vous voulez bien m’excuser, je dois me préparer à partir.
Posant sa coupe sur le plateau d’une servante qui passait, il hésita avant d’esquisser une révérence, et s’éloigna, comme s’il venait de se sortir d’un piège.
Egwene eut envie de grincer des dents. Qu’est-ce que les hommes pensaient de leur accord ? Si l’on pouvait parler d’accord, alors qu’elle ne leur avait pas donné le choix. Arathelle et Aemlyn avaient plus de pouvoir et d’influence que la plupart des hommes, mais c’étaient Pelivar, Culhan et leurs semblables qui chevauchaient avec les soldats. Ils pouvaient encore tout lui faire exploser au visage, comme un baril d’huile à brûler.
— Trouvez Sheriam, gronda-t-elle, et dites-lui de rassembler tout le monde immédiatement, quelles que soient les difficultés.
Elle ne pouvait pas donner aux Députées toute une nuit pour réfléchir à ce qui s’était passé aujourd’hui, ni pour intriguer ou comploter. Il fallait qu’elles soient rentrées au camp avant le coucher du soleil.
19
La loi
On raccompagna facilement les Députées jusqu’à leurs montures ; toutes avaient autant hâte qu’Egwene de s’en aller, surtout Romanda et Lelaine, glaciales comme le vent, avec des regards présageant l’orage. Les autres étaient l’image même de la sérénité des Aes Sedai, exsudant le sang-froid comme un lourd parfum. Pourtant elles rejoignirent si vite leurs chevaux que les nobles en restèrent pantois, et que les domestiques, si brillamment vêtus pour l’occasion, se ruèrent pour charger les chevaux de bât sans prendre de retard.
Egwene laissa Daishar partir à vive allure dans la neige, et, sur un signe de tête et un regard, le Seigneur Bryne s’assura que son escorte en armes avançait tout aussi vite. Siuan montée sur Bela et Sheriam sur Aile se précipitèrent pour la rejoindre.
Sur de longues étendues, les chevaux pataugeaient dans une neige où ils s’enfonçaient jusqu’aux boulets, relevant les sabots comme au trot. La Flamme de Tar Valon flottait au vent glacé, et même quand ils devaient ralentir parce qu’ils s’enfonçaient jusqu’aux genoux à travers la croûte de glace, ils avançaient au pas mais à une allure rapide. Les Députées n’eurent d’autre choix que de suivre le rythme, et la vitesse réduisait beaucoup leurs occasions de parler pendant le trajet. À cette allure épuisante, la moindre inattention pouvait se solder par une jambe cassée pour le cheval, et un cou brisé pour la cavalière. Malgré tout, Romanda et Lelaine s’arrangèrent pour réunir leurs coteries autour d’elles. Les deux groupes peinaient dans la neige, entourés d’un écran qui les protégeaient des oreilles indiscrètes. Elles semblaient en grande discussion. Egwene en imaginait facilement le contenu. D’autres sœurs chevauchaient de conserve, échangeant quelques mots et jetant des regards froids sur elle, et parfois sur les sœurs enveloppées de la saidar. Seule Delana ne se joignit à aucune de ces brèves conversations. Elle resta près d’Halima, qui reconnut enfin avoir froid. Le visage crispé, la paysanne resserrait sa cape autour de son corps, mais sans jamais cesser de réconforter Delana, lui murmurant constamment des encouragements. Delana semblait avoir besoin de réconfort. Ses sourcils froncés lui plissaient le front, la vieillissant.
Elle n’était pas la seule à se faire du souci. Les autres masquaient leur anxiété sous un calme apparent, mais leurs Liges chevauchaient le regard aux aguets avec une vigilance permanente, laissant leurs capes voltiger au vent pour avoir les mains libres. Quand une Aes Sedai était tourmentée, son Lige l’était aussi, et les Députées étaient trop absorbées dans leurs ruminations pour penser à calmer les hommes. Egwene s’en félicita. Si les Députées étaient troublées, c’est qu’elles n’avaient pas encore pris leur décision.
Quand Bryne alla en tête de la colonne pour discuter avec Uno, Egwene profita de l’occasion pour demander à Siuan et Sheriam ce qu’elles avaient appris sur les Aes Sedai et les Gardes de la Tour en Andor.
— Pas grand-chose, répondit Siuan d’une voix tendue.
Le rythme ne semblait pas poser de problème à Bela, contrairement à Siuan, qui tenait fermement ses rênes d’une main, et le pommeau de sa selle de l’autre.
— Pour autant que j’en puisse juger, il existe cinquante rumeurs, mais nous n’avons constaté aucun fait. C’est sans doute une histoire répandue à dessein, mais qui pourrait être vraie.
Bela fit une embardée, ses sabots antérieurs s’enfonçant dans un trou, et Siuan soupira.
— Que la Lumière réduise en cendres tous les chevaux !
Sheriam n’en avait pas appris davantage. Elle hocha la tête et souffla, irritée.
— À mon avis, ce ne sont que des balivernes et des sottises, Mère. Il y a toujours des rumeurs sur des sœurs qui se faufilent secrètement quelque part. Vous n’avez jamais appris à monter, Siuan ? persifla-t-elle soudain. D’ici ce soir, vous serez trop moulue pour marcher !
Sheriam devait avoir les nerfs en pelote pour exploser si ouvertement. À la façon dont elle remuait sur sa selle, elle avait déjà réalisé pour elle-même la prédiction concernant Siuan. Le regard de Siuan se durcit, et elle ouvrit une bouche hargneuse. Au diable celles qui regardaient de derrière la bannière !
— Silence toutes les deux ! dit sèchement Egwene.
Elle expira profondément pour se calmer. Elle avait les nerfs en pelote, elle aussi. Quoi qu’en pensât Arathelle, toute force armée qu’Elaida enverrait contre elle serait trop importante pour passer inaperçue. Ce qui laisserait la Tour Noire. Un désastre en préparation. On va plus loin en plumant le poulet qu’on a devant soi qu’en s’efforçant de le faire grimper à un arbre. Surtout si l’arbre se trouve dans un autre pays, et qu’il n’y a peut-être même pas un autre poulet.
Elle adoucit quand même ses paroles en exposant à Sheriam ce qu’elle devrait faire après leur retour au camp. Elle était le Siège d’Amyrlin, ce qui signifiait que toutes les Aes Sedai étaient sous sa responsabilité, même celles qui suivaient Elaida. Mais sa voix n’était pas dure comme le roc. Il est trop tard pour avoir peur quand on a saisi le loup par les oreilles.
Les yeux en amande de Sheriam se dilatèrent en entendant ses ordres.
— Mère, si je puis me permettre, pourquoi… ?
Sa voix mourut sous le regard sévère d’Egwene, puis elle déglutit difficilement.
— Il en sera selon vos ordres, Mère, dit-elle lentement. C’est étrange. Je me rappelle le jour où vous êtes arrivée à la Tour, vous et Nynaeve. Deux gamines hésitant entre l’excitation et la peur… Tant de choses ont changé depuis ! Tout, en réalité.