— Rien n’est permanent en ce monde, dit Egwene.
Elle lança à Siuan un regard entendu, que celle-ci refusa de voir. Elle boudait. Sheriam semblait en proie à la nausée.
Le Seigneur Bryne revint vers elle, et dut sentir leur humeur. Sauf pour dire qu’ils avançaient vite, il se tut. C’était un sage.
Le soleil frôlait le faîte des arbres quand ils entrèrent enfin dans le camp de l’armée. Les chariots et les tentes projetaient de longues ombres sur la neige. Beaucoup d’hommes s’activaient à construire des abris avec des branchages. Il n’y avait pas assez de tentes, même pour tous les soldats, et il y avait presque autant de selliers, blanchisseuses, cuisinières, tous les auxiliaires qui suivent habituellement une armée. Les enclumes résonnaient, annonçant que les maréchaux-ferrants, armuriers et forgerons étaient encore au travail. Des feux de camp brûlaient partout. Les cavaliers se dispersèrent, à la recherche de chaleur et de nourriture, dès qu’ils eurent soigné leurs chevaux fourbus. Curieusement, Bryne continua à chevaucher près d’Egwene après qu’elle lui eut donné congé.
— Si vous permettez, Mère, j’aimerais vous accompagner un peu plus loin, dit-il.
Sheriam se retourna sur sa selle et le regarda avec stupéfaction. Siuan fixa son regard droit devant elle, comme si elle n’osait pas tourner vers lui ses yeux soudain dilatés.
Que croyait-il pouvoir faire ? Lui servir de garde du corps ? Contre des sœurs ? Il ne serait pas plus utile que le jeune morveux. Avouer qu’il était de son côté sans réserve ? Ça pouvait attendre demain, si tout se passait bien ce soir. Ses révélations risquaient de précipiter l’Assemblée dans des directions qu’elle osait à peine envisager.
— Cette soirée est réservée aux affaires des Aes Sedai, dit-elle avec autorité.
Mais, pour folle que fût sa suggestion, il proposait quand même de se mettre en danger pour elle. Impossible d’imaginer ses raisons – qui connaissait les motivations d’un homme ? – pourtant, elle lui était redevable de cette proposition. Entre autres choses.
— À moins que je ne vous envoie Siuan ce soir, Seigneur Bryne, vous devrez partir avant l’aube. Si l’on me blâme pour les événements d’aujourd’hui, le blâme pourrait aussi retomber sur vous. Le fait de rester pourrait être dangereux. Fatal, même. Je crois qu’elles se satisferaient du moindre prétexte.
Inutile de préciser de qui il s’agissait.
— J’ai donné ma parole, répondit-il tranquillement, flattant l’encolure de Voyageur. À Tar Valon.
Il fit une pause, regardant vers Siuan, plus pour avoir un temps de réflexion que par hésitation.
— Quoi qu’il arrive ce soir, dit-il enfin, n’oubliez pas que vous avez trente mille soldats et Gareth Bryne derrière vous. Cela devrait compter pour quelque chose, même aux yeux des Aes Sedai. À demain, Mère.
Faisant pivoter son grand alezan, il lança par-dessus son épaule :
— Je vous attends aussi demain, Siuan. Rien ne change en ce domaine.
Siuan le regarda s’éloigner. Il y avait de l’anxiété dans son regard.
Egwene ne put s’empêcher de le suivre des yeux, elle aussi. Il n’avait jamais été aussi direct, avant. Loin de là. Pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi ce jour-là, entre mille ?
Traversant la quarantaine de toises séparant le camp de l’armée de celui des Aes Sedai, elle fit un signe de tête à Sheriam, qui tira sur ses rênes aux abords des premières tentes. Egwene continua avec Siuan. Derrière elles s’éleva la voix de Sheriam, étonnamment claire et ferme.
— Le Siège d’Amyrlin appelle toute l’Assemblée à siéger ce jour en session plénière. Que tous les préparatifs soient faits avec diligence.
Egwene ne regarda pas en arrière.
Arrivée à sa tente, une maigre palefrenière, trébuchant dans ses grosses jupes de laine, accourut pour prendre les rênes de Daishar et Bela. Le visage paralysé par le froid, elle salua à peine de la tête avant d’emmener les chevaux aussi vite qu’elle était venue. À l’intérieur, la chaleur des braises lui fit l’effet d’un poing qui se referme. Jusque-là, Egwene n’avait pas réalisé à quel point la température extérieure était basse. Elle était transie.
Chesa lui prit sa cape et poussa des hauts cris quand elle toucha ses mains.
— Vous êtes gelée jusqu’à la moelle, Mère.
Sans cesser de bavarder, elle s’affaira dans la tente, pliant la cape d’Egwene et celle de Siuan, ouvrant les couvertures du lit de camp d’Egwene, touchant un plateau posé sur l’un des coffres descendu de la pile.
— Moi, si j’avais aussi froid, je sauterais tout droit dans mon lit, avec plein de briques chaudes autour de moi. Après avoir mangé, bien sûr. Je vais chercher d’autres briques pour vous réchauffer les pieds pendant que vous dînerez. Et pour Siuan Sedai aussi, évidemment. Oh, et si j’étais aussi affamée que vous devez l’être, je serais tentée d’engouffrer mon dîner d’une seule traite, mais ça me donne toujours mal à l’estomac.
S’arrêtant près du plateau, elle hocha la tête avec satisfaction quand Egwene l’assura qu’elle ne mangerait pas trop vite.
S’en tenir à cette simple remarque ne fut pas facile. Chesa était toujours rafraîchissante, et après la journée qu’elle venait de passer, Egwene faillit rire de plaisir. Chesa n’était pas compliquée. Deux bols blancs de lentilles étaient disposés sur le plateau, avec un pichet de vin chaud, deux gobelets et deux petits pains. Elle s’était douté que Siuan dînerait avec elle. De la vapeur s’élevait du pichet et des bols. Combien de fois Chesa avait-elle changé ce plateau pour être certaine qu’un repas chaud accueillerait Egwene dès son retour ? Simple et pas compliquée. Et aussi attentionnée qu’une mère. Ou une amie.
— Je dois renoncer à mon lit pour le moment, Chesa. J’ai encore du travail. Voulez-vous nous laisser ?
Siuan hocha la tête quand le rabat de la tente retomba derrière la servante rondelette.
— Êtes-vous sûre qu’elle n’est pas à votre service depuis le berceau ? marmonna-t-elle.
Prenant un bol, un petit pain et une cuillère, Egwene s’installa dans son fauteuil en soupirant. Elle embrassa aussi la Source, tissant un écran pour s’isoler des oreilles indiscrètes. La saidar lui fit ressentir encore plus le froid qui lui gelait les mains et les pieds, et le reste du corps. Son bol était presque trop chaud pour qu’elle le tienne, de même que le pain. Oh, comme elle aurait aimé avoir ces briques chaudes !
— Y a-t-il autre chose que nous puissions faire ? demanda-t-elle, puis elle engouffra une cuillerée de lentilles.
Elle mourait de faim. Rien d’étonnant, elle n’avait rien mangé depuis le petit déjeuner, avant l’aube. Ces lentilles mélangées aux carottes filandreuses lui parurent aussi bonnes que la meilleure cuisine de sa mère.
— Je ne vois rien, mais vous ?
— Ce qui pouvait être fait l’a été. On ne peut plus rien, à moins d’une intervention du Créateur.
Siuan prit l’autre bol et s’assit sur le tabouret bas. Elle maintint les yeux fixés sur les lentilles, les remuant machinalement avec sa cuillère, sans manger.
— Vous n’avez pas vraiment l’intention de lui dire, non ? dit-elle finalement. Je ne supporterais pas qu’il sache.
— Et pourquoi pas ?
— Il en profiterait, dit sombrement Siuan. Oh, pas ce que vous pensez, je ne parlais pas de ça.
Elle était assez prude sur certains sujets.
— Mais cet homme ferait de ma vie le Gouffre du Destin !
Et laver son linge, cirer ses bottes et sa selle tous les jours, ce n’était pas l’enfer ?
Egwene soupira. Comment cette femme raisonnable, intelligente et compétente, pouvait-elle se transformer en tête de linotte ? Comme une vipère sifflante, une image prit forme dans sa tête. Elle-même, sur les genoux de Gawyn, jouant au jeu des baisers. Dans une taverne ! Elle l’écarta fermement.