Egwene sentit la bile monter dans sa gorge. Dix. Seulement dix. Elle était tellement sûre. Siuan était tellement sûre. Logain à lui seul aurait dû suffire, étant donné leur ignorance de la loi. L’armée de Pelivar et le refus d’Arathelle de les reconnaître comme des Députées auraient dû amorcer la pompe.
— Pour l’amour de la Lumière ! explosa Moria.
Pivotant vers Lelaine et Lyrelle, elle planta ses poings sur ses hanches. Si l’intervention de Janya était contraire à la coutume, celle de Moria ne l’était pas moins. Les manifestations de colère étaient strictement interdites à l’Assemblée. Les yeux de Moria lançaient des éclairs, et sa fureur faisait ressortir son accent illianer.
— Qu’est-ce que vous attendez ? Elaida a volé le châle et le sceptre. L’Ajah d’Elaida a fait de Logain un faux dragon, et la Lumière seule sait combien d’autres hommes ! Dans toute l’histoire de la Tour, aucune femme n’a autant mérité cette déclaration de guerre ! Levez-vous, ou, à partir de maintenant, taisez-vous !
Lelaine semblait éberluée, et à son expression, on aurait dit qu’elle était attaquée par un moineau.
— Cela ne justifie pas un vote, Moria, dit-elle d’une voix tendue. Nous parlerons du protocole plus tard, vous et moi. Mais s’il vous faut une démonstration de volonté…
Avec un reniflement dédaigneux, elle se leva, et fit un signe de tête à Lyrelle qui se leva, comme mue par un fil. Lelaine sembla surprise que ce fil n’agisse pas sur Faiselle et Takima.
Immobile, Takima râla comme si on l’avait frappée. Le visage incrédule, son regard passa en revue les femmes debout. Manifestement, elle les comptait. Puis elle recommença, elle qui se rappelait tout, dès la première fois.
Egwene poussa un soupir de soulagement. Elle avait réussi. Elle avait peine à y croire. Au bout d’un moment, elle s’éclaircit la gorge, quand Sheriam bondit sur ses pieds.
Ses yeux verts, grands comme des soucoupes, la Gardienne s’éclaircit la gorge, elle aussi.
— Le consensus minimum étant atteint, la guerre est déclarée à Elaida do Avriny a’Roihan, dit-elle, d’une voix relâchée. Mais la déclaration suffisait. Dans un souci d’unité, je demande aux autres de se lever pour le consensus maximum.
Faiselle fit mine de se lever, puis serra les poings dans son giron. Saroiya ouvrit la bouche puis la referma sans rien dire, l’air troublé. Personne d’autre ne bougea.
— Vous ne l’aurez pas, dit Romanda sans ambages.
Le ricanement qui s’empara d’elle quand elle regarda Lelaine de l’autre côté du pavillon exprimait les raisons de son immobilité.
— Maintenant que cette petite affaire est terminée, passons à…
— Je ne crois pas que ce soit possible, l’interrompit Egwene. Takima, que dit la Loi de la Guerre sur le Siège d’Amyrlin ?
Romanda en resta bouche bée.
Les lèvres de Takima se tordirent. La minuscule Brune ressembla encore plus à un oiseau qui veut s’envoler.
— La Loi…, commença-t-elle.
Puis elle prit une profonde inspiration, se redressa et poursuivit :
— La Loi de la Guerre stipule : « Comme deux mains doivent guider une épée, le Siège d’Amyrlin doit diriger et poursuivre la guerre par décret. Elle doit demander l’avis de l’Assemblée de la Tour, mais l’Assemblée doit exécuter ses décrets avec toute la diligence possible, et, dans l’intérêt de l’unité, les Députées doivent…
Sa voix mourut, et elle dut s’obliger à continuer :
— … elles doivent approuver tout décret du Siège d’Amyrlin concernant la poursuite de la guerre avec le consensus maximum. »
Un long silence s’ensuivit. Tous les yeux semblaient exorbités. Se retournant brusquement, Delana vomit sur les tapis derrière elle. Kwamesa et Salita descendirent de leur siège et se dirigèrent vers elle, mais elle les écarta de la main, tirant un mouchoir de sa manche pour s’essuyer la bouche. Magla, Saroiya, et plusieurs autres, s’apprêtaient à en faire autant. Mais aucune de celles choisies à Salidar. Romanda semblait prête à mordre des clous.
— Très astucieux, dit enfin Lelaine d’un ton pincé, ajoutant après une pause délibérée : Mère. Voulez-vous nous dire ce que la grande sagesse de votre longue expérience vous conseille de faire ? Au sujet de la guerre, je veux dire. J’entends parler clairement.
— Permettez-moi de parler clairement, moi aussi, dit Egwene avec froideur.
Se penchant en avant, elle fixa la Sœur Bleue avec sévérité.
— Un certain respect est exigé envers le Siège d’Amyrlin, et à partir de maintenant, je l’obtiendrai, ma fille. Mais ce n’est pas le moment de vous destituer ou de vous imposer une pénitence.
À mesure qu’elle parlait, les yeux de Lelaine s’agrandissaient. Avait-elle vraiment cru que tout continuerait comme avant ? Ou avait-elle pensé qu’après être restée si longtemps sans se rebiffer, Egwene n’avait aucun courage ? Egwene n’avait pas vraiment l’intention de la destituer ; les Bleues la rééliraient certainement, et elle aurait toujours affaire avec l’Assemblée sur des questions qui ne pouvaient pas de façon convaincante être considérées comme faisant partie de la guerre contre Elaida.
Du coin de l’œil, elle vit un sourire passer sur les lèvres de Romanda en voyant Lelaine humiliée. Mais quel avantage avait-elle à rabaisser Lelaine si cela ne faisait qu’élever Romanda aux yeux des autres ?
— Cela vaut pour tout le monde, Romanda, ajouta-t-elle. Au besoin, Tiana peut trouver deux verges aussi facilement qu’une seule.
Le sourire de Romanda s’évanouit brusquement.
— Si je peux me permettre, Mère, dit Takima, se levant lentement.
Elle s’efforça de sourire, mais semblait toujours nauséeuse.
— Je crois personnellement que vous avez bien commencé. Il peut y avoir des avantages à nous arrêter ici un mois. Ou plus.
Romanda tourna brusquement la tête vers elle, mais pour une fois, Takima ne sembla pas le remarquer.
— En passant l’hiver ici, nous évitons les plus grands froids du nord, et nous pouvons établir des plans méticuleux…
— Il y a une limite aux délais, ma fille, l’interrompit Egwene. Plus question de traîner les pieds.
Serait-elle une autre Gerra ou une autre Shein ? Tout était encore possible.
— Dans un mois, nous Voyagerons loin d’ici.
Non, elle était Egwene al’Vere et quoi que puissent raconter les histoires secrètes sur ses défauts et ses vertus, il s’agirait des siens, et non pas de ceux d’autres femmes.
— Dans un mois, nous commencerons le siège de Tar Valon.
Cette fois, le silence ne fut rompu que par Takima qui pleurait.
20
En Andor
Elayne espérait que le voyage à Caemlyn se déroulerait sans problème. Au début, il sembla bien que cet espoir se réaliserait. Elle le pensait pendant qu’Aviendha, Birgitte et elle-même, épuisées, se recroquevillaient par terre dans leurs haillons crasseux, couverts de poussière et de sang, seuls vestiges des vêtements qu’elles portaient lors de l’explosion du portail. Dans deux semaines au plus, elle pourrait présenter ses revendications au Trône du Lion. Au sommet de la colline, Nynaeve Guérissait leurs blessures, presque en silence et, en tout cas, sans les réprimander. C’était assurément bon signe, quoique inattendu. Sur le visage de Nynaeve, le soulagement de les retrouver vivantes le disputait à l’inquiétude.
Il fallut toute la force de Lan pour extraire le carreau d’arbalète de la cuisse de Birgitte, avant que Nynaeve puisse Guérir la blessure. Son visage devint livide, et par le lien, Elayne sentit sa souffrance, une douleur qui lui donna envie de crier. Pourtant son Lige gémit à peine entre ses dents serrées.
— Tai’shar Kandor, murmura Lan, jetant par terre le carreau destiné à percer une armure.