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Quand Torval vit Rand, il se redressa avec désinvolture et salua, modifiant à peine son expression. La première fois que Rand l’avait vu, il avait une bouche qui semblait ricaner.

— Mon Seigneur Dragon, dit-il avec l’accent du Tarabon, d’un ton avec lequel il aurait accueilli un égal, ou avec la condescendance envers un subordonné.

Sa prétentieuse révérence s’adressait également à Dashiva et Hopwil.

— Je vous félicite pour la conquête de l’Illian. Grande victoire, n’est-ce pas ? Il aurait dû y avoir du vin pour vous accueillir, mais ce jeune… consacré… ne semble pas comprendre les ordres.

Dans son coin, Narishma frémit, faisant tinter les clochettes attachées au bout de ses longues tresses. Au soleil du sud, il avait pris un teint très hâlé, mais certaines choses chez lui n’avaient pas changé. Plus âgé que Rand, son visage le faisait paraître plus jeune qu’Hopwil. Une rougeur de rage plutôt que d’embarras lui monta aux joues. On sentait chez lui la fierté profonde, mais discrète, de porter depuis peu l’Épée au col. Torval lui sourit, d’un sourire à la fois amusé et inquiétant. Dashiva s’esclaffa, puis se tut.

— Que venez-vous faire ici, Torval ? demanda Rand.

Il jeta ses gantelets et le Sceptre du Dragon sur les cartes. Il délia ensuite son ceinturon et son épée au fourreau, qu’il posa sur les cartes que Torval n’avait aucune raison d’étudier. Nul besoin de la voix de Lews Therin.

Haussant les épaules, Torval sortit une lettre de la poche de sa tunique et la tendit à Rand.

— De la part du M’Hael.

Le papier épais était blanc comme la neige, et le sceau, apposé dans un large ovale de cire bleue, était parsemé de paillettes d’or. On aurait presque pu penser que la lettre venait du Dragon Réincarné en personne. Mazrim Taim avait bonne opinion de lui.

— Taim vous fait dire que ce qu’on raconte sur des Aes Sedai qui accompagneraient une armée du Murandy, c’est vrai. D’après la rumeur, elles se seraient révoltées contre Tar Valon…

Le ricanement de Torval était lourd d’incrédulité.

— … et elles marcheraient vers la Tour Noire. Bientôt, elles pourraient devenir une menace.

Rand brisa entre ses doigts le sceau magnifique.

— Elles se dirigent vers Caemlyn, non vers la Tour Noire. Nous ne sommes donc pas visés. Mes ordres étaient clairs. Laissez les Aes Sedai tranquilles, sauf si elles vous provoquent.

— Mais comment pouvez-vous être sûr qu’elles ne représentent pas un danger ? insista Torval. Peut-être vont-elles à Caemlyn, comme vous dites, mais si vous vous trompez, nous ne le saurons pas avant qu’elles attaquent.

— Torval pourrait avoir raison, dit pensivement Dashiva. Je ne peux pas dire que je ferais confiance à des femmes qui m’ont enfermé dans une boîte. De plus, celles-là n’ont prêté aucun serment. À moins qu’elles ne l’aient fait depuis ?

— J’ai dit, laissez-les tranquilles.

Rand abattit violemment ses mains sur la table, et Hopwil sursauta de surprise. Dashiva fronça les sourcils, irrité, avant de se ressaisir aussitôt. Mais Rand ne s’intéressait pas à l’humeur de Dashiva. Par chance – il en était certain – sa main s’était posée sur le Sceptre du Dragon. Son bras trembla du désir de le brandir et de frapper Torval en plein cœur. Absolument nul besoin de Lews Therin.

— Les Asha’man sont une arme que j’emploie si nécessaire et non pas chaque fois que Taim est effarouché quand une poignée d’Aes Sedai dînent dans la même auberge. S’il le faut, je reviendrai à la Tour Noire pour bien faire comprendre mes ordres.

— Je suis certain que ça n’est pas nécessaire, répliqua vivement Torval.

Enfin, quelque chose avait effacé son sourire dédaigneux. Il ferma les yeux un instant, ouvrit timidement les mains, comme pour s’excuser. Il était manifestement effrayé.

— Le M’Hael voulait juste vous informer. Vos ordres sont lus tous les matins lors des Directives Matinales, après le Credo.

— Alors, c’est très bien.

Rand parla calmement, s’efforçant de ne pas froncer les sourcils. C’était son précieux M’Hael que craignait Torval, et non le Dragon Réincarné. Il redoutait que Taim le prenne mal si quelque chose dans ses paroles attirait la colère de Rand sur la tête du M’Hael.

— Parce que je tuerai n’importe lequel d’entre vous qui s’approchera de ces femmes au Murandy. Vous agirez quand je vous le dirai.

Torval s’inclina avec raideur en murmurant :

— À vos ordres, mon Seigneur Dragon.

Il essayait de sourire, mais il pinçait le nez et s’efforçait d’éviter discrètement les regards. Dashiva s’esclaffa une nouvelle fois, et Hopwil arbora un sourire en coin.

Narishma, quant à lui, ne prêta pas attention au revers que venait d’essuyer Torval. Il regarda Rand sans ciller, comme s’il sentait en lui des courants profonds que les autres ne percevaient pas. La plupart des femmes et beaucoup d’hommes le considéraient juste comme un beau garçon, alors que, par moments, ses immenses yeux semblaient en savoir plus que tous les autres.

Rand lâcha le Sceptre du Dragon et ouvrit la lettre qu’il lissa de la main, sans même trembler. Torval eut un sourire acide, sans rien remarquer. Contre la paroi de la tente, Narishma remua pour se détendre.

Les rafraîchissements arrivèrent, puis, en une procession majestueuse dont Boreane avait pris la tête, une longue file d’Illianers, de Cairhienins et de Tairens arrivèrent, tous vêtus de leur livrée respective. Un domestique portait un plateau d’argent, chargé d’un pichet différent pour chaque sorte de vin, et deux autres l’accompagnaient, avec un plateau de timbales en argent pour le punch chaud et les vins aux épices, et de fins gobelets en verre soufflé pour les autres. Un valet pincé, habillé en vert et jaune, tenait un plateau uniquement destiné au remplissage des gobelets et des timbales, secondé par une femme brune en noir et or qui lui tendait les pichets. Il y avait à profusion des noix et des fruits confits, du fromage et des olives. On avait préposé à chaque mets un domestique différent. Sous la direction de Boreane, ils exécutèrent un ballet bien rôdé, avec force révérences et courbettes, se succédant à mesure qu’ils avaient terminé leurs offrandes.

Acceptant une timbale de vin aux épices, Rand se percha sur un coin de la table. Il la posa près de lui sans y toucher et se concentra sur la lettre. Il n’y avait pas d’adresse, pas de préambule d’aucune sorte. Taim détestait, même s’il s’en défendait, donner un titre honorifique à Rand.

« J’ai l’honneur de vous informer qu’il y a maintenant vingt-neuf Asha’man, quatre-vingt-dix-sept Consacrés et trois cent vingt-deux Soldats enrôlés à la Tour Noire. Il y a eu une poignée de déserteurs, malheureusement, dont les noms ont été rayés des listes, mais les pertes pendant l’entraînement sont acceptables.

« J’ai maintenant une cinquantaine de recruteurs sur le terrain en permanence, avec pour résultat que nous comptons presque tous les jours trois ou quatre hommes de plus. Dans quelques mois, la Tour Noire sera l’égale de la Tour Blanche, ainsi que je l’avais prévu. Dans un an, Tar Valon tremblera devant nos effectifs.

« J’ai procédé moi-même à la cueillette des mûres. Petit massif épineux, mais avec une abondance surprenante de fruits pour sa taille.

Mazrim Taim
M’Hael. »

Rand grimaça, et écarta de son esprit le… massif de mûres. Ce qui devait être fait, serait fait. Le monde entier payait le prix de son existence. Il lui donnerait sa vie, mais le monde entier devrait payer.