En outre, il y avait d’autres raisons de grimacer. Trois ou quatre nouvelles recrues par jour ? Taim était optimiste. Certes, à ce rythme, il y aurait bientôt davantage d’hommes capables de canaliser que d’Aes Sedai, mais c’était compter sans les années de formation qu’avait suivies même la plus jeune des sœurs.
Une partie de cet enseignement concernait spécifiquement les hommes capables de canaliser. Il n’envisageait pas une rencontre entre Asha’man et Aes Sedai, sachant qu’elle aurait été sanglante et n’aurait suscité que des regrets. Il n’avait pas l’intention de diriger les Asha’man contre la Tour Blanche, quoi qu’en pensât Taim, qui s’accommodait de cette idée, dans la mesure où elle inspirait la plus grande circonspection à Tar Valon. Un Asha’man était calibré pour tuer. S’ils étaient suffisamment nombreux pour tuer au bon moment et au bon endroit, et s’ils vivaient assez longtemps pour en arriver là, il ne leur en demandait pas plus.
— Combien de déserteurs, Torval ? demanda-t-il calmement.
Il s’empara de sa timbale de vin et en but une gorgée, comme si la réponse n’avait pas d’importance. Le breuvage aurait dû le réchauffer, mais le gingembre et la muscade lui laissèrent un goût amer dans la bouche.
— Combien de pertes à l’entraînement ?
Torval s’était ressaisi lui-même à l’arrivée des rafraîchissements, se frottant les mains et haussant un sourcil devant le choix des vins, affectant de connaître les meilleurs avec des manières de seigneur. Dashiva avait pris le premier gobelet venu, et le contemplait maintenant, les yeux furibonds, comme si c’était de la piquette. Désignant l’un des plateaux, Torval pencha pensivement la tête, ayant déjà préparé sa réponse.
— Dix-neuf déserteurs jusqu’à présent. Le M’Hael a ordonné qu’on les tue à vue, et qu’on rapporte leur tête pour l’exemple.
Picorant un morceau de poire confite dans le plateau qu’on lui présentait, il l’avala d’une bouchée, puis sourit.
— En ce moment, trois têtes pendent à l’Arbre au Traître.
— Très bien, dit Rand d’une voix monocorde.
Il était impossible, voire dangereux, d’accorder sa confiance à des déserteurs. Et ils ne pouvaient pas continuer à vivre. Même si tous les soldats cachés dans les collines s’échappaient ensemble, ils étaient moins dangereux qu’un homme seul entraîné à la Tour Noire. L’Arbre au Traître ? Taim s’y connaissait pour trouver des noms expressifs. Mais les hommes avaient besoin de décorations, de symboles et de noms, des tuniques noires et des épingles honorifiques pour maintenir la cohésion de leur groupe. Jusqu’au moment de mourir.
— La prochaine fois que je viendrai à la Tour Noire, je veux voir toutes les têtes des déserteurs.
Une autre bouchée de poire confite, prête à être engloutie, tomba des doigts de Torval et tacha le devant de sa belle tunique.
— Ce genre de châtiment pourrait gêner le recrutement, dit-il lentement. Les déserteurs ne savent pas à l’avance qu’ils déserteront.
Rand soutint son regard jusqu’à ce que Torval baisse les yeux.
— Combien de pertes à l’entraînement ? répéta-t-il.
L’Asha’man au nez pointu hésitait.
— Combien ?
Narishma se pencha, fixant un regard pénétrant sur Torval. Hopwil aussi. Les domestiques continuaient leur ballet bien réglé, présentant leurs plateaux à des hommes qui ne les voyaient plus. Boreane, voyant Nashima absorbé dans la conversation, en profita pour s’assurer que son gobelet contenait davantage d’eau chaude que de vin aux épices.
Torval haussa les épaules, désinvolte.
— Cinquante et un en tout. Treize calcinés, et vingt-huit morts sur place. Pour le reste… Le M’Hael met quelque chose dans leur vin, et ils ne se réveillent pas.
Tout d’un coup, le ton se fit malicieux.
— Cela peut survenir brusquement, à n’importe quel moment. Un homme s’est mis à hurler que des araignées lui rampaient sous la peau, deux jours après l’avoir bu.
Il eut un sourire pervers pour Narishma et Hopwil, mais c’est aux deux autres qu’il s’adressa, les regardant alternativement.
— Vous voyez ? Inutile de vous angoisser si vous glissez dans la folie. Vous ne nuirez à personne. Vous vous endormirez… à jamais. Plus charitable que vous laisser fou, et coupé du Pouvoir, non ?
Narishma le fixait, tendu comme une corde de harpe, son gobelet oublié à la main. De nouveau, Hopwil fronçait les sourcils sur quelque chose qu’il était le seul à voir.
— Plus charitable, dit Rand d’un ton neutre, reposant sa timbale sur la table.
Quelque chose dans le vin. Mon âme est noire de sang et damnée. Il ne s’agissait pas d’une pensée dure ou amère, mais d’un simple constat.
— La charité à laquelle tout homme a droit, Torval.
Le sourire cruel de Torval s’évanouit. Il haleta. Les calculs étaient faciles à faire : un homme sur dix anéanti, un homme sur cinquante fou, et d’autres qui suivraient. On n’en était qu’au début, et il n’y avait aucun moyen de savoir avant le jour de sa mort si on avait forcé le destin. Sauf qu’à la fin le destin vous rattrapait toujours, d’une façon ou d’une autre. Et Torval vivait aussi sous cette menace.
Brusquement, Rand prit conscience de la présence de Boreane. Il lui fallut un moment pour voir l’expression de son visage, et quand il la comprit, il ravala les dures paroles qui lui étaient montées aux lèvres. Comment osait-elle avoir pitié de lui ? Croyait-elle que la Tarmon Gai’don se gagnerait sans faire couler le sang ? Les Prophéties du Dragon exigeaient des fleuves de sang !
— Laissez-nous, lui dit-il.
Elle rassembla les domestiques en silence. Il y avait toujours de la compassion dans ses yeux quand elle les dirigea vers la porte.
Rand ne trouva rien à dire pour alléger l’atmosphère. La pitié affaiblissait aussi sûrement que la peur, or ils devaient rester forts comme l’acier pour pouvoir affronter ce qui les attendait. C’était son œuvre, sa responsabilité.
Perdu dans ses pensées, Narishma contemplait la vapeur qui s’élevait de son vin, et Hopwil s’efforçât toujours de regarder au-delà des parois de la tente. Torval coulait à Rand des regards en coin, s’efforçant d’afficher son rictus dédaigneux. Seul Dashiva semblait impassible, les bras croisés, et observant Torval comme il l’aurait fait d’un cheval proposé à la vente.
Dans ce pénible silence qui se prolongeait, surgit un jeune homme en noir, trapu, ébouriffé par le vent, le Dragon et l’Épée épinglés à son col. Aussi jeune qu’Hopwil, pas encore en âge de se marier, Fedwin Morr arborait une grande ferveur et des yeux de chat en chasse qui se sait pourchassé aussi. Il avait changé depuis peu.
— Les Seanchans quitteront bientôt Ebou Dar, déclara-t-il en saluant. Ensuite, ils ont l’intention d’attaquer l’Illian.
Brusquement tiré de ses sombres ruminations, Hopwil sursauta et déglutit. Une fois de plus, Dashiva s’esclaffa, d’un rire sans joie cette fois-ci.
Hochant la tête, Rand prit le Sceptre du Dragon. Après tout, c’était un souvenir des Seanchans. Les Seanchans dansaient sur leur propre musique, mais pas celle qui lui plaisait.
Si Rand accueillit la nouvelle en silence, il n’en fut pas de même pour Torval. Retrouvant son rictus, il haussa un sourcil méprisant.
— C’est eux qui vous l’ont dit ? demanda-t-il d’un ton moqueur. Ou avez-vous appris à lire dans les esprits ? Laissez-moi vous dire une chose, mon garçon. J’ai combattu les Amadiciens et les Domanis, et je peux vous dire qu’aucune armée qui vient de prendre une cité plie aussitôt bagage pour partir mille miles plus loin ! Plus de mille miles ! Mais peut-être pensez-vous qu’ils savent Voyager ?
Morr encaissa ces moqueries calmement. Il passa simplement le pouce sur la poignée de son épée.
— J’ai parlé avec quelques-uns d’entre eux, dont la plupart étaient des Tarabonais. Des troupes arrivent par bateau tous les jours, ou presque.