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— Je suis très contente que Delana puisse se passer d’Halima la nuit, dit Egwene avec fermeté. J’ai besoin d’elle. À moins que vous ne pensiez que Nisao réussirait mieux à Guérir mes maux de tête lors d’une seconde tentative.

Les doigts d’Halima semblaient extraire la souffrance de sa tête ; sans ça, elle n’aurait pas pu dormir du tout. L’intervention de Nisao n’avait eu aucun effet, et c’était la seule Jaune à qui Egwene osait confier son problème. Quant aux autres… Sa voix se fit encore plus sévère.

— Je m’étonne que vous écoutiez encore ces ragots, ma fille. Le fait que les hommes regardent une femme ne veut pas dire qu’elle les encourage, comme vous devriez le savoir. J’en ai vu plus d’un vous regarder avec un grand sourire.

Avec le temps, il lui était plus facile d’adopter ce ton.

Siuan lui coula un regard en coin, stupéfaite, et murmura peu après des excuses qui étaient peut-être sincères. Qu’elles le soient ou non, Egwene les accepta. Le Seigneur Bryne n’arrangeait rien à l’humeur de Siuan, et avec Halima par-dessus le marché, Egwene pensa qu’elle s’en tirait bien en ne prenant pas une attitude plus sévère. Siuan elle-même lui avait dit qu’elle ne devait pas tolérer les sottises, et les siennes encore moins.

Bras dessus, bras dessous, elles continuèrent à peiner dans la neige, le froid gelant leur haleine et pénétrant leur chair. La neige était une malédiction et un enseignement. Elle entendait toujours Siuan discourir sur ce qu’elle appelait la Loi des Conséquences Imprévues, plus forte que toute loi écrite. Que vos actes aient ou non l’effet désiré, ils auront au moins trois conséquences que vous n’aurez pas prévues, et au moins l’une d’elles sera déplaisante.

Les premières petites pluies avaient provoqué la stupéfaction, bien qu’Egwene ait informé l’Assemblée que la Coupe des Vents avait été retrouvée et utilisée. C’est à peu près tout ce qu’elle pouvait risquer de leur révéler à propos de ce qu’Elayne lui avait dit dans le Tel’aran’rhiod. Trop de choses survenues à Ebou Dar étaient de nature à la déstabiliser, et sa position était déjà suffisamment précaire. Une explosion de joie avait retenti quand les premières gouttes étaient tombées. Elles avaient stoppé leur convoi à midi, on avait fait des feux de joie et donné un banquet, on avait dit des prières d’action de grâces chez les sœurs, et dansé chez les soldats et les servantes. Certaines Aes Sedai avaient dansé aussi.

Quelques jours plus tard, le crachin s’était transformé en pluies diluviennes et en violentes tempêtes. La température avait chuté, et les tempêtes s’étaient transformées en blizzard. Elle se rappelait que la distance qu’elles couvraient autrefois en un jour – Egwene grinçant des dents à la lenteur de leur progression – leur en prenait cinq dorénavant, même quand le ciel n’était que nuageux. Quand il neigeait, elles ne bougeaient pas du tout.

Comme elles approchaient de la petite tente du bureau de l’Amyrlin, une ombre bougea près d’un grand chariot. Egwene retint son souffle. L’ombre devint une silhouette dont le capuchon glissa assez pour révéler le visage de Leane, puis disparut dans le noir.

— Elle va monter la garde.

— Parfait, dit Egwene.

Elle aurait pu la prévenir avant. Elle avait craint que ce fût Romanda ou Lelaine !

Le bureau de l’Amyrlin était plongé dans le noir, mais le Seigneur Bryne attendait patiemment, debout, enveloppé dans sa cape, ombre parmi les ombres. Embrassant la Source, Egwene canalisa, non pas pour allumer une chandelle ou la lanterne attachée au piquet central, mais pour créer une petite sphère de lumière pâle qu’elle suspendit au-dessus de la table pliante qui lui servait de bureau. Toute petite et très pâle, elle risquait peu d’être vue de l’extérieur et pouvait être éteinte aussi rapidement qu’une pensée. Egwene ne pouvait pas se permettre qu’on la découvre.

Au cours des ans, selon les générations, les Amyrlins avaient régné par la force, ou avaient réussi un équilibre avec l’Assemblée ; d’autres encore avaient eu aussi peu de pouvoir qu’elle, ou même moins en de rares occasions. Plusieurs avaient gaspillé leur pouvoir et amoindri leur influence. Cependant, très peu d’entre eux avaient trahi leur camp. Egwene aurait bien voulu savoir comment avaient procédé Myriam Copan et le reste des renégates. Même si leur histoire avait été écrite un jour, les pages avaient disparu depuis longtemps.

S’inclinant avec respect, Bryne ne s’étonna pas qu’elle manifestât de la méfiance. Il savait à quel risque elle s’exposait en le rencontrant secrètement. Dans une large mesure, elle avait confiance en cet homme solide à la chevelure grisonnante, au visage dur et parcheminé, et pas seulement parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement. Il portait une cape en drap rouge, doublée de martre et bordée de la Flamme de Tar Valon, cadeau de l’Assemblée. Pourtant, au cours des semaines passées, il avait fait comprendre sans ambages et à plusieurs reprises que, en dépit de l’avis de l’Assemblée – il n’était pas assez aveugle pour l’ignorer ! –, elle était l’Amyrlin et qu’il suivrait l’Amyrlin. Oh, il ne l’avait jamais affirmé directement, mais avait procédé par allusions soigneusement formulées qui ne laissaient aucun doute. Il y avait presque autant de courants d’opinion dans le camp que d’Aes Sedai, dont certains étaient assez forts pour le faire tomber ou pour embourber Egwene encore davantage si l’Assemblée apprenait cette rencontre. Il était celui à qui elle se fiait le plus, à l’exception de Siuan et de Leane, d’Elayne et de Nynaeve, peut-être même plus qu’à toutes les sœurs qui lui avaient juré secrètement allégeance. Elle aurait aimé avoir le courage de lui faire totalement confiance. La sphère lumineuse projetait des ombres pâles et changeantes.

— Vous avez des nouvelles, Seigneur Bryne ? demanda-t-elle, réprimant de faux espoirs.

Elle imaginait qu’il pourrait apporter en pleine nuit une douzaine de messages différents, truffés d’écueils et de pièges : Rand aurait décidé d’ajouter d’autres couronnes à celle de l’Illian ; les Seanchans avaient pris une autre cité, ou la Bande de la Main Rouge serait soudain passée à l’action de son propre chef au lieu de surveiller discrètement les Aes Sedai, ou…

— Une armée est apparue dans le nord, Mère, répondit-il avec calme, ses mains gantées posées légèrement sur la poignée de sa longue épée.

Une armée au nord, et davantage de neige, ça revenait au même.

— Des Andorans principalement, mais avec une forte proportion de Murandiens. Mes éclaireurs m’ont rapporté la nouvelle il y a moins d’une heure. Pelivar est à la tête de cette armée, et Arathelle est avec lui, de même que les Hauts Sièges des deux plus puissantes Maisons d’Andor, et au moins quarante autres Maisons les accompagnent. Ils se dirigent vers le sud à marches forcées, semble-t-il. Si vous continuez au même rythme, ce que je vous déconseille vivement, nous devrions les affronter de plein fouet dans deux jours ou trois tout au plus.

Egwene s’obligea à rester impassible, dissimulant son soulagement. Ce qu’elle espérait le plus arrivait enfin. Curieusement, ce fut Siuan qui soupira, plaquant trop tard une main gantée sur sa bouche. Bryne fronça les sourcils en la regardant. Elle se ressaisit aussitôt, et recouvrit une entière sérénité d’Aes Sedai qui fit presque oublier son visage juvénile.

— Avez-vous des scrupules à combattre vos compatriotes andorans ? demanda Siuan. Parlez, mon ami. Ici, je ne suis pas votre blanchisseuse.

Malgré tout, on décelait une fissure dans cette sérénité apparente.

— À vos ordres, Siuan Sedai, dit-il sans aucune ironie.