Cependant, la bouche de Siuan se durcit, son calme apparent s’envolant rapidement. Il la salua sans ostentation.
— Je combattrai tous ceux que me désignera la Mère, bien sûr.
Il n’en dit pas plus. Les hommes apprenaient à se montrer prudents en présence des Aes Sedai. Les femmes aussi. Egwene se dit que la prudence était devenue chez elle une seconde nature.
— Et si nous stoppons notre avance ? dit-elle. Et que nous nous arrêtons ici ?
Siuan et Leane lui avaient toujours fourni des plans d’action précis. Aussi, Bryne s’étonna-t-il qu’elle tâtonnât maintenant aussi prudemment que sur les sentiers gelés du camp.
Il répondit sans hésitation.
— Si vous avez un moyen de les détourner, ce serait parfait. Mais dès demain, ils atteindront une excellente position défensive : un flanc défendu par la Rivière Armahn, l’autre par une vaste tourbière, avec de petits cours d’eau à l’avant pour briser une éventuelle attaque. Pelivar s’y installera pour attendre ; il connaît son métier. Arathelle jouera son rôle dans les négociations, mais elle lui laissera les piques et les épées. Nous ne pouvons pas y arriver avant lui, et d’ailleurs, le terrain ne nous favorisera pas là-bas, avec lui au nord. Si vous voulez combattre, je conseille de nous replier sur cette crête que nous avons laissée derrière nous il y a deux jours. Nous pouvons y arriver en bon ordre avant eux si nous partons à l’aube. Pelivar réfléchirait à deux fois avant de venir nous y attaquer, même s’il avait trois fois plus de troupes.
Remuant ses orteils presque gelés à l’intérieur de ses bas, Egwene soupira de contrariété. Il y avait une différence entre ne pas laisser le froid vous toucher et ne pas le sentir. Choisissant ses mots avec précaution, sans se laisser distraire par la température, elle demanda :
— Est-ce qu’ils parlementeront ? Y aura-t-il une chance de négocier ?
— Sans doute, Mère. Les Murandiens comptent à peine. Ils ne sont là que pour profiter des avantages de la situation, comme ceux que j’ai dans mes rangs. C’est Pelivar et Arathelle qui mènent la danse. Si j’avais à parier, je dirais qu’ils veulent seulement vous empêcher de pénétrer en Andor.
Il hocha la tête, lugubre.
— Mais ils combattront, s’il le faut, peut-être même s’ils doivent affronter des Aes Sedai et pas seulement des soldats. Je suppose qu’ils ont entendu les mêmes rumeurs que nous au sujet de cette bataille, quelque part dans l’est.
— Tripes de poisson ! gronda Siuan.
Et voilà pour la sérénité.
— Des rumeurs et des cancans ridicules ne constituent pas la preuve qu’une bataille a eu lieu dans l’est, espèce de lourdaud, et même si ç’avait été le cas, des sœurs ne s’y seraient pas mêlées !
Cet homme la rendait toujours folle.
Bryne sourit comme il le faisait souvent quand Siuan perdait son sang-froid. Dans des circonstances différentes et émanant de quelqu’un d’autre, Egwene aurait qualifié ce sourire d’affectueux.
— Il vaut mieux pour nous qu’ils les croient, dit-il à Siuan avec douceur.
Elle s’assombrit, comme s’il avait ricané.
Pourquoi une femme généralement raisonnable laissait-elle Bryne la mettre dans tous ses états ? Quelle qu’en fût la raison, Egwene n’avait pas de temps à consacrer à la question pour le moment.
— Siuan, je vois que quelqu’un a oublié d’emporter le vin chaud. Il n’a pas pu tourner par ce temps. Réchauffez-le pour nous, je vous prie.
Elle n’aimait pas rabaisser Siuan devant Bryne, mais il fallait la reprendre en main, et cela lui sembla la façon la plus anodine de le faire. Vraiment, elles n’auraient pas dû laisser le pichet d’argent sur sa table.
Elle ne protesta pas, mais à son air accablé, vite réprimé, on n’aurait jamais cru qu’on lui avait demandé de laver le linge de Bryne. Sans commentaire, elle canalisa légèrement pour réchauffer le vin dans le pichet d’argent, remplit vivement deux timbales propres en argent, et tendit la première à Egwene. Elle garda l’autre pour elle et la but tout en regardant le Seigneur Bryne, le laissant se servir lui-même.
Se réchauffant les doigts au contact de sa timbale, Egwene ressentit un pincement d’irritation. Cela faisait peut-être partie de la réaction longtemps différée de Siuan à la mort de son Lige. Elle pleurait encore de temps en temps sans raison apparente, même si elle essayait de s’en cacher. Egwene écarta fermement cette pensée. Ce soir, c’était une fourmilière comparée à une montagne.
— Je veux éviter une bataille si c’est possible, Seigneur Bryne. L’armée est destinée à Tar Valon, non à faire la guerre ici. Envoyez un messager pour organiser une entrevue dès que possible entre le Siège d’Amyrlin, le Seigneur Pelivar, Dame Arathelle et quiconque vous jugerez bon d’y participer. Pas ici. Notre modeste camp ne les impressionnerait guère. J’ai bien dit, dès que possible. Je n’aurais aucune objection à ce que ce soit demain, si c’est faisable.
— Je crains que ce ne soit impossible, Mère, dit-il doucement. Si je leur envoie des émissaires dès mon retour au camp, ils ne m’apporteront pas de réponse avant demain soir.
— Alors, je propose que vous y retourniez immédiatement.
Par la Lumière, ce qu’elle avait froid aux mains et aux pieds.
Et aussi au ventre. Mais sa voix conserva son calme.
— Et je veux que vous cachiez aussi longtemps que possible à l’Assemblée notre rencontre et l’existence de cette armée.
Cette fois, elle lui demandait de prendre un risque aussi grand qu’elle-même. Gareth Bryne était l’un des meilleurs généraux vivants, mais les Députées lui reprochaient de ne pas commander l’armée à leur convenance. Au début, elles lui avaient été reconnaissantes de son ralliement, car son nom avait attiré de nouvelles recrues. Maintenant, les effectifs comptaient plus de trente mille soldats, et il en arrivait tous les jours depuis qu’il neigeait. Elles pensaient peut-être qu’il n’était plus indispensable, et certaines parmi elles croyaient n’avoir jamais eu besoin de lui. Pour cette mission que lui confiait Egwene, elles ne se contenteraient pas de le congédier. Il risquait de se faire pendre pour trahison.
Il ne cilla pas, évitant de poser des questions auxquelles elle ne répondrait probablement pas. Ou peut-être en connaissait-il déjà les réponses.
— Il n’y a pas beaucoup de circulation entre mon camp et le vôtre, mais trop de soldats sont déjà au courant pour que cela reste longtemps secret. Enfin, je ferai ce que je pourrai.
Aussi simple que ça. Ce serait le premier pas sur la route qui l’amènerait au Siège d’Amyrlin de Tar Valon, ou la livrerait aux mains de l’Assemblée, la laissant simplement décider si c’était Romanda ou Lelaine qui dictait leur conduite aux Députées. Un moment si crucial aurait dû être salué de sonneries de trompettes, ou au moins, de quelques coups de tonnerre. C’était toujours comme ça dans les légendes.
Egwene laissa la sphère lumineuse s’évanouir. Tandis que Bryne se retournait pour partir, elle lui saisit le bras. Elle eut l’impression de serrer une grosse branche d’arbre à travers sa manche.
— Encore une question, Seigneur Bryne. Vous ne comptez sans doute pas assiéger Tar Valon avec des hommes épuisés par de longues marches. Combien de temps leur faut-il pour se reposer avant l’attaque ?
Pour la première fois, il fit une pause, et elle regretta de ne plus avoir assez de lumière pour voir son visage. Elle crut qu’il fronçait les sourcils.
— Même sans compter les gens payés par la Tour, la nouvelle d’une armée en marche vole aussi vite que les faucons, répondit-il lentement. Elaida saura au jour près quand nous arriverons, et elle ne nous donnera pas une heure de répit. Savez-vous qu’elle augmente la Garde de la Tour ? La portant à cinquante mille, apparemment. Il nous faudrait un mois pour nous reposer et récupérer complètement. Dix jours suffiraient, mais un mois serait préférable.