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Elle hocha la tête et lui lâcha le bras. Cette remarque anodine sur la Garde de la Tour avait fait mouche. Il savait que l’Assemblée et les Ajahs lui disaient ce qu’elle avait besoin de savoir, et rien de plus.

— Vous avez raison, je suppose, dit-elle d’une voix monotone. Nous n’aurons pas le loisir de nous reposer une fois que nous serons à Tar Valon. Envoyez vos émissaires les plus rapides. Il n’y a pas de problème, n’est-ce pas ? Est-ce que Pelivar et Arathelle les recevront ? demanda-t-elle un soupçon de sincère anxiété.

Un combat imminent entraînerait, entre autres, la ruine de ses plans.

Bien qu’elle ne décelât aucun changement dans la voix de Bryne, elle crut quand même y détecter une nuance apaisante.

— Tant qu’il y aura assez de lumière pour qu’ils voient une plume blanche, ils cesseront le combat et écouteront. Il faut que je parte, Mère. La route est longue et le terrain difficile pour arriver jusqu’à eux, même avec des chevaux de remonte.

Dès que les rabats de la tente retombèrent derrière lui, Egwene poussa un profond soupir. Elle avait les épaules crispées et elle s’attendait au retour de ses migraines d’un instant à l’autre. Généralement, la présence de Bryne la détendait, comme si elle absorbait son assurance. Ce soir, elle l’avait manipulé, et elle pensait qu’il s’en était rendu compte. Il était très observateur pour un homme. Mais trop de choses étaient en jeu pour lui faire totalement confiance. Elle attendait qu’il se déclare ouvertement, peut-être en prêtant serment, à l’instar de Myrelle et des autres. Bryne suivait l’Amyrlin, et l’armée suivait Bryne. S’il pensait qu’elle allait sacrifier des hommes inutilement, quelques mots de lui la livreraient à l’Assemblée, rôtie comme un cochon sur un plat. Elle but une longue rasade, sentant la chaleur du vin aux épices se répandre dans son corps.

— Ce serait mieux qu’ils le croient, marmonna-t-elle. Même si je ne fais rien d’autre, Siuan, j’espère au moins pouvoir nous libérer des Trois Serments.

— Non ! aboya Siuan, outrée. Toute tentative aurait des effets désastreux, et si vous réussissiez… Que la Lumière nous protège ; si vous réussissiez, vous détruiriez la Tour Blanche.

— Qu’est-ce que vous allez chercher ? Je m’efforce de respecter les Serments, Siuan, puisque nous ne pouvons pas faire autrement – pour l’instant – mais les Serments ne nous aideront guère contre les Seanchans. Si les sœurs doivent être en danger de mort avant de rendre coup pour coup, ce n’est qu’une question de temps avant que nous soyons toutes mortes ou prisonnières.

Un instant, elle sentit de nouveau le collier de l’a’dam autour de son cou, comme un chien en laisse. Un chien obéissant et bien dressé. Maintenant, elle appréciait l’obscurité, qui dissimulait ses tremblements. Le visage de Siuan était caché dans le noir, à part sa bouche qui remuait sans émettre un son.

— Ne me regardez pas ainsi, Siuan.

Il était plus facile d’être furieuse qu’effrayée, plus facile de dissimuler la peur sous la colère. Elle ne serait plus jamais ainsi tenue en laisse !

— Vous avez tiré bénéfice en étant libérée des Serments. Si vous n’aviez pas menti dans votre barbe, nous serions toutes à Salidar, sans armée, à nous croiser les bras en attendant un miracle. Enfin, vous. Elles ne m’auraient jamais élue Amyrlin sans votre mensonge à propos de Logain et des Rouges. Elaida régnerait sans partage, et un an plus tard, personne ne se souviendrait qu’elle a usurpé le Trône d’Amyrlin. C’est elle qui détruirait la Tour, j’en suis sûre. Vous savez qu’elle a menti au sujet de Rand. Je ne m’étonnerais pas qu’elle ait essayé de le kidnapper à l’heure qu’il est. Enfin, peut-être pas le kidnapper, mais elle aurait tenté quelque chose. Sans doute que les Aes Sedai seraient en train de se battre contre les Asha’man, et au diable la Tarmon Gai’don menaçant à l’horizon !

— J’ai menti quand ça m’a semblé nécessaire, dit Siuan en un souffle. Au moment opportun.

Les épaules affaissées, elle parlait comme si elle confessait des crimes qu’elle ne voulait pas avouer à elle-même.

— Parfois, je pense que ce m’est devenu trop facile de décider de ce qui est nécessaire et opportun. J’ai menti à presque tout le monde, sauf à vous. Mais n’allez pas croire que je n’en ai pas eu envie. Pour vous pousser à prendre une décision, ou vous empêcher d’une prendre une autre. Ce n’est pas le désir de garder votre confiance qui m’a arrêtée.

Siuan tendit les mains dans le noir, suppliante.

— La Lumière seule sait ce que votre confiance et votre amitié signifient pour moi, mais il ne s’agit pas de ça. Ce n’était pas non plus la conviction que vous m’écorcheriez vive et me renverriez si vous vous en aperceviez. J’ai réalisé que je devais respecter les Serments envers quelqu’un, ou que je serais complètement perdue. C’est pourquoi je ne vous mens pas, ni à Gareth Bryne non plus, quoi qu’il m’en coûte. Et dès que je pourrai, Mère, je jurerai de nouveau sur la Baguette aux Serments.

— Pourquoi ? demanda doucement Egwene.

Siuan avait pensé à lui mentir ? Elle l’aurait écorchée vive pour ça, mais sa colère était tombée.

— Je ne tolère pas le mensonge, Siuan. Normalement. Mais c’est parfois nécessaire.

Le temps passé chez les Aiels lui revint brusquement à l’esprit.

— Tant que vous acceptez d’en payer le prix, en tout cas. J’ai vu des sœurs punies pour beaucoup moins. Vous êtes la première d’un nouveau genre d’Aes Sedai, Siuan, libre et sans entraves. Je vous crois quand vous dites que vous ne me mentez pas.

Au Seigneur Bryne non plus ? Bizarre.

— Pourquoi renoncer à votre liberté ?

— Renoncer ? dit Siuan en riant. Ce serait ne renoncer à rien.

Elle se redressa. Sa voix reprit de la force, puis de la passion.

— Les Serments sont ce qui fait de nous davantage qu’un groupe de femmes se mêlant des affaires du monde. Les Serments maintiennent notre cohésion. C’est un ensemble de règles fixes qui nous lient les unes aux autres, un fil unique qui court à travers chaque sœur, vivante ou morte ; jusqu’à celle qui, la première, a posé les mains sur la Baguette aux Serments. Ce sont eux qui font de nous des Aes Sedai, et non la saidar. N’importe quelle Irrégulière peut canaliser. Les hommes interprètent ce que nous disons de six façons différentes, mais quand une sœur dit : « C’est ainsi », ils savent que c’est vrai et ils ont confiance grâce aux Serments. À cause des Serments, aucune Reine ne craint que les sœurs dévastent ses cités. Le plus misérable sait qu’il est en sécurité auprès d’une sœur, sauf s’il cherche à lui nuire. Oh, les Blancs Manteaux prétendent qu’elles mentent, et certaines personnes ont d’étranges idées sur ce qu’entraînent les Serments ! Mais il existe peu d’endroits où une sœur ne peut pas aller et être écoutée, grâce aux Serments. Les Trois Serments sont l’essence d’une Aes Sedai, le cœur de sa profonde nature. Jetez cela aux orties, et nous ne serons plus que du sable emporté par la marée. Renoncer ? Je serai gagnante.

Egwene fronça les sourcils.

— Et les Seanchans ?

Qu’était une Aes Sedai ? Depuis le jour de son arrivée à Tar Valon, elle avait travaillé pour le devenir, mais elle n’avait jamais réfléchi à ce qui faisait d’une femme une Aes Sedai.

Siuan se remit à rire, quoique cette fois-ci de manière ironique et un peu lasse. Elle hocha la tête. Dans l’ombre ou la lumière, elle semblait fatiguée.

— Je ne sais pas, Mère. La Lumière me pardonne, je ne sais pas. Mais nous avons survécu aux Guerres Trolloques, aux Blancs Manteaux, à Artur Aile-de-Faucon, et à bien d’autres choses. Nous trouverons sûrement un moyen d’anéantir les Seanchans. Sans nous détruire nous-mêmes.