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Egwene n’en était pas si sûre. Au camp, beaucoup de sœurs pensaient que les Seanchans étaient si dangereux qu’assiéger Elaida pouvait attendre au risque de cimenter Elaida sur le Siège d’Amyrlin. Beaucoup d’autres semblaient penser que restaurer l’unité de la Tour Blanche à tout prix, ferait disparaître les Seanchans. La survie perdait une grande partie de son attrait s’il s’agissait d’une survie en laisse, et la laisse d’Elaida ne serait guère moins contraignante que celle des Seanchans. Ce que c’était qu’être Aes Sedai.

— Inutile de garder Gareth Bryne à l’écart, dit soudain Siuan. Il est le tourment fait homme, c’est vrai. Par principe, je vais lui frotter les oreilles chaque matin et deux fois chaque soir. Vous pouvez tout lui dire. Ce serait avantageux pour nous, s’il comprenait. Il vous croit sur parole, et cela lui noue l’estomac de se demander si vous savez ce que vous faites. Il ne le montre pas, mais je le vois bien.

Soudain, des pièces cliquetèrent dans l’esprit d’Egwene, comme un puzzle qui se défait. Des pièces choquantes. Siuan était amoureuse de cet homme ! Rien d’autre n’avait de sens. Tout ce qu’elle connaissait de leurs rapports prit une signification nouvelle. Ça n’était pas forcément mieux. Une femme amoureuse met souvent sa cervelle au placard en présence de l’aimé. Elle l’avait vérifié elle-même. Où était Gawyn ? Allait-il bien ? Était-il au chaud ? Assez ! C’en était trop, étant donné de qu’elle avait à dire. Elle prit sa plus belle voix d’Amyrlin, assurée et autoritaire.

— Vous pouvez frictionner les oreilles du Seigneur Bryne ou partager son lit, Siuan, mais vous vous surveillerez avec lui. Vous tairez ce qu’il ne doit pas encore savoir. Comprenez-vous ?

Siuan se redressa d’un seul coup.

— Je n’ai pas l’habitude de laisser ma langue claquer à tous les vents comme une voile qui fasseye, dit-elle avec véhémence.

— Je suis très heureuse de l’entendre, Siuan.

Bien qu’elles semblent du même âge, Siuan aurait pu facilement être sa mère. À cet instant précis, Egwene eut l’impression que leurs âges s’étaient inversés. C’était la première fois que Siuan traitait avec un homme, non en tant qu’Aes Sedai, mais en tant que femme. Quelques années à me croire amoureuse de Rand, pensa Egwene, ironique, quelques mois à me consumer pour Gawyn, et je connais tout ce qu’il y a à savoir.

— Je crois que nous en avons terminé ici, dit-elle, donnant le bras à Siuan. Venez.

Bien que les parois de la tente ne les aient guère protégées du froid, les dents de l’hiver les assaillirent dès qu’elles en sortirent. Se reflétant sur la glace, le clair de lune était presque suffisant pour pouvoir lire. Bryne avait disparu comme s’il n’avait jamais été là. Leane apparut, le temps de dire qu’elle n’avait vu personne, sa mince silhouette emmitouflée sous des couches de laine, puis elle s’éloigna dans la nuit, le regard aux aguets. Personne n’était au courant d’aucun rapport entre Egwene et Leane, et tout le monde croyait Siuan et Leane à couteaux tirés.

Resserrant sa cape le mieux possible avec une seule main, Egwene partit accompagnée de Siuan dans la direction opposée à Leane, s’efforçant d’ignorer le froid. Elle ouvrait l’œil pour repérer une quelconque présence qui aurait semblé inhabituelle à cette heure-ci.

— Le Seigneur Bryne avait raison de dire qu’il vaudrait mieux que Pelivar et Arathelle croient à ces histoires, dit-elle à Siuan. Ou du moins qu’elles les fassent hésiter. À combattre ou à faire autre chose que parler. Croyez-vous qu’ils verraient d’un bon œil une visite d’Aes Sedai ? Siuan, vous m’écoutez ?

Siuan sursauta et cessa de regarder dans le vague. Jusqu’à présent, elle avait marché sans problème. Surprise par ces paroles, elle glissa et faillit tomber sur le chemin gelé. Elle reprit son équilibre de justesse pour ne pas entraîner Egwene avec elle.

— Oui, Mère. Bien sûr que j’écoute. Ils ne le verraient peut-être pas exactement d’un bon œil, mais je doute qu’ils renvoient des Aes Sedai.

— Alors, vous allez réveiller Beonin, Anaiya et Myrelle. Elles partiront dans l’heure. Si le Seigneur Bryne attend une réponse dès demain soir, le temps presse.

Dommage qu’elle ne sût pas exactement où se trouvait cette armée, mais le fait d’interroger Bryne aurait éveillé ses soupçons. Ses Liges la trouveraient facilement. Elles en avaient cinq à elles trois.

Siuan écouta ses instructions en silence. Il ne s’agissait pas seulement de tirer les trois sœurs de leur sommeil. L’aube venue, Sheriam et Carlinya, Morvrin et Nisao auraient toutes quelque chose à raconter au petit déjeuner. Les graines devaient être semées, celles qu’on n’avait pas pu semer de peur qu’elles n’éclosent trop tôt, ou qu’elles aient trop peu de temps pour germer.

— Ce sera un plaisir de les sortir de leurs couvertures, dit Siuan quand elle eut terminé. Si j’ai à me promener dans cette tenue…

Lâchant le bras d’Egwene, elle se retourna pour partir, puis s’immobilisa, le visage sérieux, grave même.

— Je sais que vous voulez être une seconde Gerra Kishar… ou peut-être une Sereille Bagand. Vous en avez l’étoffe. Mais ne prenez pas pour modèle Shein Chunla. Bonne nuit, Mère. Dormez bien.

Egwene la suivit des yeux, silhouette fantomatique enveloppée dans sa cape, glissant sur le sentier en marmonnant presque assez fort pour qu’on l’entende. Gerra et Sereille avaient laissé le souvenir de deux Amyrlins parmi les plus grandes. Elles avaient élevé l’influence et le prestige de la Tour Blanche à des hauteurs rarement atteintes depuis l’époque d’avant Artur Aile-de-Faucon. Toutes les deux contrôlaient de main de maître la Tour Blanche, Gerra en créant des factions rivales, Sereille par la force de sa volonté. Pour Shein Chunla, c’était une autre histoire. Elle avait gaspillé le pouvoir du Siège d’Amyrlin, et s’était aliéné la plupart des sœurs de la Tour. Le monde croyait que Shein était morte pendant son mandat, près de quatre cents ans plus tôt, mais en fait, on avait soigneusement caché qu’elle avait été destituée et exilée à vie. Même si l’histoire secrète passait rapidement sur certains événements, il était très vraisemblable qu’après sa quatrième tentative de restauration, ses geôliers l’avaient étouffée dans son sommeil avec un oreiller. Egwene frissonna, se persuadant que c’était à cause du froid.

Elle fit volte-face et revint lentement vers sa tente. « Dormez bien » ? La lune énorme était bas dans le ciel, et il restait des heures avant que l’aube ne pointe. Elle n’était pas sûre de pouvoir dormir.

16

Absences inattendues

Le lendemain, avant le lever du soleil, Egwene convoqua l’Assemblée de la Tour. À Tar Valon, cela aurait donné lieu à des cérémonies considérables. Depuis leur départ de Salidar, elle en avait quand même maintenu certaines, malgré les difficultés du voyage. Mais ce jour-là, Siuan alla simplement de tente en tente pour annoncer que l’Amyrlin appelait l’Assemblée à siéger.

Dans la grisaille précédant l’aube, dix-huit femmes se tenaient là, debout, en demi-cercle sur la neige pour écouter Egwene, toutes emmitouflées contre le froid qui gelait leur haleine.

D’autres sœurs s’étaient placées derrière elles, quelques-unes au début. Comme personne ne leur avait dit de partir, le groupe s’était agrandi, répandant autour de lui un bourdonnement discret de conversations. Peu de sœurs se risquaient à contrarier une Députée, et encore moins toute l’Assemblée. Les Acceptées, en cape et robe à bandes de couleurs, qui étaient apparues derrière les Aes Sedai, parlaient très peu, bien sûr, encore moins que les novices bien plus nombreuses qui n’étaient pas de corvées. Au fil du temps, le camp s’était peuplé d’autant de novices que de sœurs, si bien que beaucoup ne possédaient pas la cape blanche réglementaire et que la plupart se contentaient d’une simple jupe blanche à la place d’une robe de novice. Certaines sœurs pensaient qu’elles devraient revenir à l’ancienne tradition, et laisser les candidates venir à elles, et la plupart regrettaient les années passées, quand elles étaient moins nombreuses. Egwene elle-même frissonnait presque en pensant à ce que la Tour aurait pu être. C’était un changement pour lequel Siuan n’avait pas d’objection.