— On dirait bien.
— Pourquoi tu l’as fait ?
— Comme ça.
— Sans même y penser ?
— C’est pas fameux, comme panier, t’sais. J’en faisais pour Cally. Il appelait ça des paniers à insectes quand il était p’tit. Ils s’défont tout d’suite.
— Tu as eu une vision de rien, et après il a fallu que tu fasses quelque chose. »
Alvin regarda le panier. « Ça s’pourrait.
— Tu fais toujours ça ? »
Alvin repensa aux autres visions qu’il avait eues du frémissement dans l’air. « J’fais toujours des choses, dit-il. C’est pas très important.
— Mais tu ne te sens pas bien tant que tu ne fais rien. Après ta vision, tu ne retrouves la paix que si tu assembles quelque chose.
— P’t-être que j’ai b’soin de travailler pour aller mieux.
— Oui, mais ce n’est pas simplement le fait de travailler, pas vrai, petit ? Couper du bois, ça ne suffit pas. Ramasser les œufs, porter l’eau, couper de l’herbe, ça ne te soulage pas. »
Alvin commençait à saisir l’idée de Mot-pour-mot. Il avait vu juste, aussi loin qu’il se rappelait. Quand il se réveillait la nuit après ce genre de rêve, il n’arrêtait pas de se tortiller jusqu’à ce qu’il ait tressé quelque chose, ou empilé une meule de foin, ou réalisé une poupée avec des spathes de maïs pour une des nièces. Même chose lorsque la vision survenait en cours de journée – il n’arrivait à rien, quelle que soit la tâche qu’on lui avait assignée, jusqu’à ce qu’il ait fabriqué quelque chose qui n’existait pas avant, quand bien même ce n’était qu’un tas de cailloux ou un bout de mur en pierres.
« C’est vrai, n’est-ce pas ? Tu fais ça à chaque fois, hein ?
— La plupart du temps.
— Alors je vais te dire le nom de ce rien. C’est le Défaiseur.
— Jamais entendu causer, dit Alvin.
— Moi non plus, jusqu’à aujourd’hui. C’est parce qu’il aime garder sa présence secrète. Il est l’ennemi de tout ce qui existe. Ce qu’il veut, c’est tout mettre en morceaux, et casser ces morceaux en morceaux, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de rien.
— Si on casse quelque chose en morceaux et qu’on casse encore les morceaux en morceaux, on n’arrive pas à rien, dit Alvin. On a juste plein de p’tits morceaux.
— Tais-toi et écoute cette histoire », dit Mot-pour-mot.
Alvin avait l’habitude de l’entendre prononcer cette phrase. Il la lui disait plus souvent qu’à n’importe qui d’autre, y compris les neveux.
« Je ne parle pas du bien et du mal, dit Mot-pour-mot. Le Diable lui-même ne peut pas se permettre de tout détruire, hein ? sinon il cesserait d’exister comme le reste. Les créatures les plus mauvaises ne souhaitent pas que tout soit détruit ; ce qu’elles désirent, c’est exploiter les choses à leur profit. »
Alvin n’avait encore jamais entendu le mot exploiter, mais il le trouvait désagréable à l’oreille.
« Dans la grande guerre opposant le Défaiseur à tout le reste. Dieu et le Diable devraient donc se trouver du même bord. Mais le Diable n’est au courant de rien, alors la plupart du temps il sert le Défaiseur.
— Tu veux dire que l’Diable, y s’bat contre lui-même ?
— Mon histoire ne concerne pas le Diable », dit Mot-pour-mot. Il était obstiné comme la pluie quand une histoire lui venait. « Dans la grande guerre contre le Défaiseur de ta vision, tous les hommes et toutes les femmes du monde devraient s’allier. Mais cet ennemi formidable reste invisible et personne ne se doute qu’on le sert sans le savoir. On ne se rend pas compte que la guerre est la servante du Défaiseur parce qu’elle détruit tout ce qu’elle touche. On ne comprend pas que l’incendie, le meurtre, le crime, la cupidité et la concupiscence brisent les liens fragiles qui font des êtres humains des nations, des villes, des familles, des amis et des personnes.
— Tu dois sûr’ment être prophète, fit Alvin junior, parce que j’ai rien compris à c’que t’as dit.
— Un prophète… murmura Mot-pour-mot ; mais ce sont tes yeux qui ont vu. Maintenant je connais le supplice d’Aaron : dire la vérité sans en avoir jamais la vision soi-même.
— T’en fais toute une affaire, de mes cauchemars. »
Mot-pour-mot garda le silence, assis par terre, morose, les coudes sur les genoux, le menton appuyé sur les paumes des mains. Alvin essaya de comprendre de quoi l’homme parlait. Une chose était certaine, ce qu’il voyait dans ses mauvais rêves ne ressemblait à rien, alors parler du Défaiseur comme d’une personne, c’était sans doute pour faire poétique. Mais peut-être que c’était vrai, peut-être que le Défaiseur n’était pas le simple fruit de son imagination, peut-être qu’il existait réellement et qu’il n’y avait qu’Al junior à pouvoir le distinguer. Peut-être qu’il menaçait le monde d’un terrible danger et qu’Alvin avait pour tâche de le combattre, de le repousser, de le tenir en échec. Ce qui était sûr, c’est que lorsque le rêve venait le tourmenter, Alvin ne le supportait pas, il voulait le chasser. Mais il n’avait aucune idée de la manière de s’y prendre.
« Mettons que j’te croye, dit-il. Mettons qu’il existe une chose comme le Défaiseur. J’peux rien y faire du tout, moi. »
Un sourire s’étendit lentement sur le visage de Mot-pour-mot. Il se pencha d’un côté et se libéra une main qui descendit doucement vers le sol pour ramasser le petit panier à insectes gisant dans l’herbe. « Et ça, ça ressemble à rien du tout ?
— C’est que des brins d’herbe.
— C’étaient des brins d’herbe, rectifia Mot-pour-mot. Et si tu le cassais, ce seraient à nouveau des brins d’herbe. Mais maintenant, à l’instant présent, c’est plus que ça.
— Rien qu’un p’tit panier à insectes.
— Quelque chose que tu as fait.
— Ben, c’est sûr que l’herbe, elle pousse pas comme ça.
— Et quand tu l’as fait, tu as refoulé le Défaiseur.
— Pas beaucoup, dit Alvin.
— Non, fit Mot-pour-mot. Mais en fabriquant un seul petit panier à insectes. Rien qu’avec ça, tu l’as refoulé. »
Tout s’assembla dans la tête d’Alvin. Toute l’histoire que Mot-pour-mot essayait de lui dire. Alvin connaissait des tas de contraires dans le monde : bon et mauvais, clair et sombre, libre et esclave, amour et haine. Mais, plus sournois, il y avait aussi le faire et le défaire. Si sournois que presque personne ne remarquait que c’était le contraire le plus important de tous. Lui, Alvin, il l’avait remarqué, en conséquence le Défaiseur devenait son ennemi. Voilà pourquoi le Défaiseur le poursuivait dans son sommeil. Après tout, Alvin avait un talent. Le talent d’ordonner les choses, de leur donner leurs formes légitimes.
« J’crois que c’est c’que voulait dire ma vraie vision, dit Alvin.
— Tu n’es pas obligé de me parler de l’homme-lumière, dit Mot-pour-mot. Je ne cherche jamais à m’occuper de ce qui ne me regarde pas.
— Tu veux dire que tu l’fais seulement par hasard ? » glissa Alvin.
C’était le genre de réflexion qui lui valait une calotte à la maison, mais Mot-pour-mot se contenta de rire.
« J’avais fait quelque chose de mal et je l’savais même pas, reprit Alvin. L’homme-lumière est venu au pied d’mon lit, et il a commencé par m’envoyer une vision de c’que j’avais fait, comme ça j’savais que c’était mal. Autant te dire que j’ai pleuré, d’savoir que j’étais si méchant. Mais après, il m’a montré à quoi servait mon talent, et je m’rends bien compte asteure que c’est d’ça que tu m’parles, toi aussi. J’ai vu une pierre que j’sortais d’une montagne, elle était ronde comme une boule, et quand je l’ai regardée tout près, j’ai reconnu un monde avec des forêts, des animaux, des océans, des poissons et tout. C’est à ça qu’sert mon talent, à essayer d’mettre les choses en ordre. »