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« Et finalement, poursuivit Mot-pour-mot, juste avant qu’il ne m’invite à venir d’Angleterre, il a rédigé le Contrat Américain qu’il a fait signer aux sept premières colonies. Ça n’a pas été facile, tu sais… Même le nombre d’états signataires a donné lieu à de nombreuses luttes. Les Hollandais se rendaient compte que la plupart des immigrants débarquant en Amérique étaient anglais, irlandais et écossais, et ils ne voulaient pas se faire absorber ; alors le vieux Ben leur a permis de diviser les Nouveaux Pays-Bas en trois colonies pour qu’ils aient davantage de voix au Congrès. Et en créant le Suskwahenny à partir du territoire que revendiquaient la Nouvelle-Suède et la Pennsylvanie, il a mis fin à un autre litige.

— Ça fait qu’six états, dit Alvin.

— Le vieux Ben a refusé que le Contrat soit signé tant que l’Irrakwa ne les aurait pas rejoints comme septième état, défini par des frontières fixes, où les Rouges se gouverneraient eux-mêmes. Beaucoup de gens tenaient à une nation de Blancs, mais le vieux Ben refusait d’en entendre parler. La seule façon de garantir la paix, disait-il, c’est que tous les Américains se rassemblent sur un pied d’égalité. Voilà pourquoi son Contrat ne tolère pas l’esclavage, ni même le servage. Voilà pourquoi son Contrat ne permet à aucune religion d’avoir autorité sur une autre. Voilà pourquoi son Contrat n’autorise pas le gouvernement à fermer une imprimerie ou interdire qu’on prononce un discours. Blancs, Noirs et Rouges ; papistes, puritains et presbytériens ; riches, pauvres, mendiants, voleurs… on vit tous avec les mêmes lois. Une seule nation, créée à partir d’un unique mot.

— Américain.

— À présent, tu vois pourquoi il considère cette initiative comme sa plus belle action ?

— Comment ça s’fait qu’y trouvait pas l’Contrat plus important ?

— Le Contrat, ce n’était que les mots. Le terme “américain”, c’était l’idée à l’origine des mots.

— Mais il englobe pas les Yankees ni les Cavaliers, et il a pas empêché la guerre non plus ; en Appalachie, ils s’battent toujours contre le roi.

— Mais si, il les englobe, Alvin. Tu te souviens de l’histoire de George Washington à Shenandoah ? Il était Lord Potomac à l’époque, il conduisait la plus grande armée du roi Robert contre cette pauvre bande de pouilleux qui représentait toutes les réserves de Ben Arnold. Il était évident qu’au matin, les Cavaliers de Lord Potomac se rendraient maîtres du fortin et régleraient le sort de l’insurrection montagnarde de libération de Tom Jefferson. Mais Lord Potomac avait combattu aux côtés de ces montagnards durant les guerres contre les Français. Et Tom Jefferson avait jadis été son ami. Au fond de son cœur, il ne supportait pas l’idée de livrer bataille le lendemain. Qu’était donc le roi Robert, pour qu’on doive verser autant de sang en son nom ? Tout ce que voulaient ces rebelles, c’était posséder leurs terres sans que le roi vienne leur imposer des barons pour les accabler d’impôts et les réduire en esclavage comme les Noirs des Colonies de la Couronne. Cette nuit-là, il n’a pas du tout dormi.

— Il priait, fit Alvin.

— C’est comme ça que le raconte Thrower, dit sèchement Mot-pour-mot. Mais personne ne le sait. Et quand il s’est adressé à ses troupes le lendemain matin, il n’a pas du tout parlé de prière. Mais il a parlé du nom qu’avait répandu Ben Franklin. Il avait écrit une lettre au roi pour se démettre de son commandement et abandonner son domaine et ses titres. Il ne l’avait pas signée “Lord Potomac”, il l’avait signée “George Washington”. Il s’est donc levé au matin et s’est présenté devant les soldats royaux en habits bleus pour les informer de ce qu’il avait fait et leur annoncer qu’ils étaient libres de choisir, tous sans exception, entre obéir à leurs officiers et livrer bataille, ou au contraire combattre pour défendre la grande Déclaration de Liberté de Tom Jefferson. Il leur a dit ; “Le choix vous appartient, mais pour ma part…” »

Alvin connaissait la phrase, comme tous les hommes, femmes et enfants de ce continent. Elle prenait à présent tout son sens et il s’écria : «… mon épée américaine ne versera jamais une goutte de sang américain !

— Ensuite, une fois le plus gros de son armée parti rejoindre les rebelles d’Appalachie avec armes, poudre, chariots et vivres, il a ordonné à l’officier le plus gradé des hommes restés loyaux au roi de l’arrêter. “J’ai rompu le serment que j’avais prêté au roi, il a dit. C’était pour servir une plus grande cause, mais je l’ai néanmoins rompu, et je paierai le prix de ma trahison.” Et il l’a payé, parfaitement, payé par une lame d’épée en travers du cou. Mais combien de personnes en dehors de la cour royale estimaient qu’il s’agissait vraiment d’une trahison ?

— Pas une, fit Alvin.

— Et est-ce que le roi a pu engager une seule bataille contre l’Appalachie depuis ce jour-là ?

— Pas une.

— Aucun soldat sur le champ de bataille de Shenandoah n’était citoyen des États-Unis. Aucun d’eux ne vivait sous le Contrat Américain. Et pourtant, quand George Washington a parlé d’épées américaines et de sang américain, ils ont compris que c’était d’eux qu’il s’agissait. Maintenant dis-moi, Alvin junior, s’il avait tort, le vieux Ben, de tenir ce simple mot pour sa plus grande création ? »

Alvin aurait bien répondu, mais au même instant ils parvenaient aux marches de la galerie de la maison ; ils n’avaient pas atteint la porte qu’elle s’ouvrit à la volée devant maman qui s’y encadra pour baisser les yeux sur lui. À l’expression de son visage, Alvin comprit que cette fois il avait des ennuis ; et il en connaissait la raison.

« J’voulais y aller, à l’église, m’man !

— Y a des tas de morts qui voulaient aller au paradis, répondit-elle, et qu’y sont pas allés, eux non plus.

— C’est ma faute, Dame Fidelity, s’interposa Mot-pour-mot.

— J’suis sûre que non, Mot-pour-mot.

— On s’est mis à bavarder. Dame Fidelity, et j’ai bien peur d’avoir distrait votre garçon.

— Cet enfant est né distrait, dit maman sans quitter le visage d’Alvin du regard. Il tient d’son père. Faudrait l’brider, l’seller et monter d’ssus jusqu’à l’église pour être certain qu’il s’y rend bien, et une fois là-bas lui clouer les pieds au plancher, sinon la minute d’après il aurait déjà repassé la porte. Un drôle de dix ans qui déteste le Seigneur, y a de quoi faire regretter à sa mère de l’avoir un jour mis au monde. »

Ces mots frappèrent Alvin junior droit au cœur.

« C’est une chose terrible à dire », fit Mot-pour-mot. Sa voix était très calme, et maman leva finalement les yeux sur le visage du vieil homme.

« Non, je l’regrette pas, dit-elle enfin.

— J’m’excuse, m’man, fit Alvin junior.

— Entre. J’suis partie de l’église pour venir te quérir et on n’a plus l’temps asteure d’y retourner avant la fin du sermon.

— On a parlé de beaucoup d’choses, maman, dit Alvin. D’mes rêves, de Ben Franklin et…

— J’veux rien entendre de tes histoires, le coupa-t-elle, tout c’que j’veux entendre de toi, c’est des hymnes. Puisque t’es pas allé à l’église, tu vas t’asseoir dans la cuisine avec moi et m’chanter des hymnes pendant que j’prépare le déjeuner. »

Alvin ne réussit donc pas à lire la phrase du vieux Ben dans le livre de Mot-pour-mot, il lui fallut attendre des heures. Maman le força à chanter et à travailler jusqu’au moment du repas. Après quoi papa, ses grands frères et Mot-pour-mot se réunirent pour organiser l’expédition du lendemain qui visait à ramener une meule de la montagne de granit.