« Je l’fais pour vous, dit p’pa à Mot-pour-mot, alors vaudrait mieux nous accompagner.
— Je ne vous ai jamais demandé de ramener une meule.
— Y a pas un jour depuis qu’vous êtes icitte où vous m’avez pas répété que c’est une honte de voir un aussi joli moulin servir de vulgaire grange, alors qu’les genses du coin manquent de bonne farine.
— Je ne l’ai dit qu’une seule fois, autant que je me rappelle.
— Bon, possible, admit p’pa, mais à chaque fois que j’vous vois, j’repense à c’te meule.
— C’est parce que vous regrettez encore qu’elle n’ait pas été là quand vous m’avez jeté à terre, l’autre jour.
— Il le regrette pas ! s’écria Cally. Parce qu’autrement tu s’rais mort ! »
Mot-pour-mot se contenta de sourire, imité par papa. Et ils continuèrent de causer de choses et d’autres. Ensuite les épouses amenèrent neveux et nièces pour le dîner dominical, et ils poussèrent Mot-pour-mot à chanter tant de fois la Chanson du Rire qu’Alvin se crut prêt à hurler s’il entendait encore un seul refrain de Ha, ha, hi ! Ce ne fut qu’après le dîner, quand les neveux et nièces furent tous partis, que Mot-pour-mot sortit son livre.
« Je m’demandais si ce livre, vous alliez l’ouvrir un jour, dit p’pa.
— J’attendais le bon moment. » Puis Mot-pour-mot expliqua que des gens y notaient leur action la plus remarquable.
« J’espère que vous comptez pas sur moi pour écrire là-d’dans, dit p’pa.
— Oh, je ne vais pas vous demander d’y écrire, pas encore. Vous ne m’avez même pas raconté l’histoire de votre action la plus importante. » La voix de Mot-pour-mot s’adoucit encore davantage. « Peut-être que vous n’avez pas vraiment fait l’action en question. »
P’pa eut alors l’air un peu en colère, ou peut-être un peu effrayé. En tout cas, il se leva et s’approcha. « Montrez-moi donc ce qu’y a dans ce livre, ces choses que d’autres genses ont crues si bigrement importantes.
— Oh, fit Mot-pour-mot. Vous savez donc lire ?
— Sachez que j’ai reçu une éducation yankee dans l’Massachusetts avant que j’me marie et que j’m’installe comme meunier dans le West Hampshire, et longtemps avant que j’arrive par icitte. Ça vaut p’t-être pas grand-chose à côté d’une éducation londonienne comme la vôtre, Mot-pour-mot, mais c’que j’sais pas lire, vous savez pas l’écrire, sauf si c’est du latin. »
Mot-pour-mot ne répondit pas. Il ouvrit simplement le livre. P’pa lut la première phrase : « La seule chose que j’aie véritablement faite, ce sont les Américains. » Il releva les yeux. « Qui c’est-y qu’a écrit ça ?
— Le vieux Ben Franklin.
— D’après c’que moi, j’ai entendu dire, le seul Américain qu’il a fait était illégitime.
— Peut-être qu’Al junior vous expliquera plus tard. » Alvin avait profité de leur conversation pour se glisser devant eux et regarder l’écriture du vieux Ben. Elle ressemblait à l’écriture de n’importe qui, Alvin se sentit un peu déçu, bien qu’incapable de dire à quoi il s’attendait. Les lettres auraient-elles dû être d’or ? Bien sûr que non. Il n’y avait aucune raison pour que les mots d’un grand homme apparaissent différents sur le papier de ceux d’un imbécile.
Pourtant, il ne pouvait se défendre d’une impression de frustration face à des mots si ordinaires. Il tendit la main et tourna la page, puis beaucoup d’autres en les feuilletant rapidement avec les doigts. Les mots étaient tous pareils. De l’encre grise sur du papier jauni.
Un éclair de lumière jaillit du livre, qui l’aveugla un instant.
« T’amuse pas comme ça avec les pages, dit papa. Tu vas finir par en déchirer une. »
Alvin se retourna vers Mot-pour-mot. « C’est quoi, la page avec la lumière ? demanda-t-il. Qu’esse qu’y a d’marqué sus celle-là ?
— De la lumière ? » s’étonna le vieil homme.
Alvin sut alors qu’il était le seul à l’avoir vue.
« Trouve la page toi-même, dit Mot-pour-mot.
— Il va la déchirer, dit papa.
— Il va faire attention. »
Mais papa avait l’air en colère. « J’te dis d’laisser c’livre, Alvin junior. »
Alvin allait obéir, mais il sentit la main de Mot-pour-mot sur son épaule. Le vieil homme parla calmement, et Alvin devina ses doigts qui remuaient pour former un signe de conjuration. « Le petit a vu quelque chose dans le livre, dit-il, et je veux qu’il le retrouve pour moi. »
À la surprise d’Alvin, papa n’insista pas. « Si ça vous est égal que ce sans-soin d’propre à rien vous mette vot’ livre en charpie…» murmura-t-il ; puis il se tut.
Alvin revint au livre et, doucement, le feuilleta page à page. Il finit par en tourner une d’où se dégagea une lumière qui d’abord l’éblouit, mais progressivement décrût jusqu’à se concentrer sur une seule phrase, dont les lettres étaient de feu.
« Tu les vois qui brûlent ? demanda Alvin.
— Non, répondit Mot-pour-mot. Mais je sens la fumée. Touche les mots que toi, tu vois brûler. »
Alvin avança la main et, avec précaution, toucha le début de la phrase. Le feu, à son grand étonnement, n’était pas chaud, et pourtant il le réchauffait. Il le réchauffait jusqu’aux os. Il frissonna quand la dernière trace du froid de l’automne s’échappa de son corps. Il sourit, il avait tant de lumière en lui. Mais à peine l’avait-il touchée que la flamme vacilla, se refroidit, s’éteignit.
« Qu’esse que ça dit ? » demanda maman. Elle se tenait debout, en face d’eux, de l’autre côté de la table. Elle n’était pas très bonne, question lecture, et elle voyait la phrase à l’envers.
Mot-pour-mot lut : « Un Faiseur est né.
— Y a pas eu d’Faiseur, dit maman, depuis c’ti-là qu’a changé l’eau en vin.
— Peut-être, mais c’est ce qu’elle a écrit, dit Mot-pour-mot.
— Qui donc l’a écrit ? voulut savoir maman.
— Un petit bout de gamine. Il y a environ cinq ans.
— C’était quoi, l’histoire qu’allait avec la phrase ? » demanda Alvin junior.
Mot-pour-mot secoua la tête.
« Tu disais qu’tu laissais jamais les gens écrire quand tu connaissais pas leur histoire.
— Elle l’a écrite pendant que je ne regardais pas. Je n’ai remarqué la phrase qu’à mon étape suivante.
— Alors comment tu sais qu’c’est elle ? demanda Alvin.
— C’était bien elle. Là où je me trouvais, il n’y avait qu’elle à pouvoir annuler le charme de fermeture que j’utilisais à l’époque pour mon livre.
— Alors tu sais pas c’que ça veut dire ? Tu peux même pas m’expliquer pourquoi qu’j’ai vu les lettres brûler ? »
Mot-pour-mot secoua encore la tête. « C’était la fille d’un aubergiste, si je me souviens bien. Elle ne parlait pas beaucoup, et quand ça lui arrivait, c’était toujours pour dire la stricte vérité. Jamais un mensonge, même pour être agréable. On la considérait comme une espèce de chipie. Mais comme le veut le proverbe : dire toujours le fond de sa pensée écarte de soi les malveillants. Ou quelque chose de ce genre.
— Son nom ? » demanda maman. Alvin leva les yeux, surpris. Maman n’avait pas vu les lettres flamboyer, alors pourquoi se montrait-elle tellement impatiente de savoir qui les avait écrites ?
« Désolé, s’excusa Mot-pour-mot. Son nom ne me revient pas pour l’instant. Et si je m’en souvenais, je ne le dirais pas, pas plus que je ne dirais où elle vit. Je ne veux pas qu’on aille la trouver et qu’on l’embête pour obtenir des réponses qu’elle n’a peut-être pas envie de donner. Mais je dirai ceci : elle était une torche, et ses yeux voyaient la vérité. Alors, si elle a écrit qu’un Faiseur était né, je veux bien la croire, et c’est pour ça que j’ai laissé sa phrase dans le livre.