— Premier fait favorable, commença-t-il. Le courant a emporté Luc sur plusieurs mètres et il s’est cogné la tête contre un rocher. Il a perdu connaissance.
— En quoi est-ce favorable ?
— Quand on plonge sous l’eau, on retient d’abord sa respiration, même quand on veut se suicider. Puis, quand l’oxygène se raréfie dans le sang, on ouvre la bouche — c’est un réflexe irrépressible. On se noie en quelques secondes. Luc s’est assommé juste avant cet instant crucial. Il n’a pas eu le temps d’ouvrir la bouche. Ses poumons ne contenaient pas d’eau.
— De toute façon, il était asphyxié, non ?
— Non. En apnée. Or, dans cet état, le corps humain ralentit naturellement sa circulation sanguine et la concentre dans les organes vitaux : cœur, poumons, cerveau.
— Comme en hibernation ?
— Absolument. Ce phénomène a été encore accentué par le froid de l’eau. Luc a fait une hypothermie grave. Quand les sauveteurs ont pris sa température, elle était descendue à 34 degrés. Dans cette gangue de froid, le corps a capitalisé les parcelles d’oxygène qui lui restaient.
Je prenais toujours des notes.
— Combien de temps est-il resté sous l’eau, à votre avis ?
— Impossible à dire. Selon les urgentistes, le cœur venait tout juste de s’arrêter.
— Ils lui ont fait un massage cardiaque ?
— Non. Heureusement. Cela aurait été le meilleur moyen de briser cette espèce d’état de grâce. Ils ont préféré attendre d’être ici. Ils savaient que je pouvais tenter une technique spécifique.
— Quelle technique ?
— Suivez-moi.
Le toubib franchit le seuil puis longea un bâtiment moderne avant d’y entrer. Le bloc opératoire. Couloirs blancs, portes battantes, odeurs chimiques. Nouveau seuil. Nous étions maintenant dans une salle vidée de tout matériel. Seul un cube de métal, haut comme une commode, monté sur roulettes, occupait un pan de mur. Le toubib le tira puis l’orienta vers moi, révélant des rangées de boutons et de vumètres.
— Voilà une machine « by-pass ». En français : « circulation extracorporelle ». On l’utilise pour abaisser la température des patients avant une intervention importante. Le sang passe dans la machine, qui le refroidit de quelques degrés, puis est réinjecté. On pratique cette boucle plusieurs fois jusqu’à atteindre une hypothermie artificielle, qui favorise une meilleure anesthésie.
J’écrivais toujours, sans comprendre où l’homme voulait en venir.
— À l’arrivée de Luc Soubeyras, j’ai décidé d’essayer une technique récente, importée de Suisse. Utiliser cette machine de manière inverse : non plus pour réfrigérer son sang, mais pour le réchauffer.
Le nez dans mon bloc, j’achevai sa phrase :
— Et ça a marché.
— À cent pour cent. Quand Luc Soubeyras a été hospitalisé, son corps n’était plus qu’à 32 degrés. Au terme de trois circuits, nous avions atteint 35 degrés. À 37, son cœur s’est remis à battre, très lentement.
Je levai les yeux :
— Vous voulez dire que, pendant tout ce temps, il était... mort ?
— Sans aucun doute possible.
— À combien évaluez-vous cette durée ?
— Difficile à dire. Mais, globalement, environ vingt minutes.
Un détail me revint à l’esprit :
— L’intervention du SAMU a été très rapide. L’équipe ne venait pas de Chartres ?
— Encore un facteur positif. Ils avaient été appelés, pour une fausse alerte, dans la région de Nogent-le-Rotrou. Quand les gendarmes ont téléphoné, ils n’étaient qu’à quelques minutes du lieu de l’accident.
Je griffonnai deux lignes là-dessus puis revins aux réalités physiologiques :
— Une chose que je ne comprends pas. Le cerveau ne peut rester sans oxygène plus de quelques secondes. Comment l’organe a-t-il pu se réveiller après vingt minutes de décès ?
— L’organe cérébral a fonctionné sur ses réserves. À mon avis, il a été oxygéné durant toute la mort clinique.
— Cela signifie que Luc n’aura pas de séquelles à son réveil ?
L’homme déglutit. Il avait la glotte proéminente :
— Personne ne peut répondre à cette question.
Luc en chaise roulante, englué dans des gestes de limace. Je dus devenir livide. Le médecin me frappa gentiment l’épaule :
— Venez. On crève de chaud ici.
Dehors, le vent froid me ranima. Des vieillards avaient fini de déjeuner. Ils déambulaient au ralenti, comme des zombies. Je demandai :
— Je peux fumer ?
— Pas de problème.
La première bouffée me remit d’aplomb. Je passai au dernier chapitre :
— On m’a parlé d’une médaille, d’une chaîne...
— Qui vous a parlé de ça ?
— Le jardinier. L’homme qui a sorti Luc de l’eau.
— Les urgentistes ont trouvé une médaille dans son poing serré, c’est vrai.
— Vous l’avez gardée ?
Le toubib glissa la main dans sa blouse :
— Elle est restée dans ma poche.
L’objet brillait d’un éclat mat au creux de sa paume. Une pièce de monnaie en bronze, patinée, érodée, à l’aspect très ancien. Je me penchai. En un coup d’œil, je sus de quoi il s’agissait.
La médaille était gravée à l’effigie de Saint-Michel Archange, prince des anges, porte-enseigne du Christ, trois fois victorieux de Satan. Représenté dans le style de La Légende dorée de Jacques de Voragine, le héros portait une armure et tenait son glaive dans sa main droite, la lance du Christ dans sa main gauche. De son pied droit, il écrasait le dragon ancestral.
Le toubib parlait encore mais je ne l’écoutais plus. Les mots de l’Apocalypse de Jean résonnaient sous mon crâne :
Il y eut alors un grand combat dans le ciel. Michel et ses anges combattaient contre le dragon, et le dragon combattait avec ses anges.
Mais ceux-ci furent les plus faibles, et leur place ne se trouva plus dans le ciel.
Et ce grand dragon, l’ancien serpent appelé le Diable et Satan qui séduit toute la terre habitable, fut précipité en terre, et ses anges avec lui.
La vérité était claire.
Avant de chuter en enfer, Luc s’était protégé contre le diable.
8
Décembre 1991.
Deux ans que je n’avais pas vu Luc. Deux ans que je suivais ma propre voie, planchant sur les auteurs paléochrétiens, vivant avec l’Apologeticum de Tertullien et l’Octavius de Minucius Felix. Depuis le mois de septembre, j’avais intégré le Séminaire pontifical français de Rome.
La période la plus heureuse de ma vie. L’édifice aux murs roses du 42, via Santa Chiara. La grande cour cernée d’une galerie ocre clair. Ma petite chambre aux murs jaunes, que j’appréhendais comme un refuge pour mon cœur et ma conscience. La salle des exercices où nous répétions déjà les gestes liturgiques. « Benedictus es, Domine, deus universi... » Et la terrasse du bâtiment, ouverte à cent quatre-vingts degrés sur les dômes de Saint-Pierre, du Panthéon, de l’église du Gesù...