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— Comment ça ?

— Je ne sais pas. Il n’a pas fait d’analyses, vu un médecin ?

— Non. Pas du tout.

— Comment était-il ces derniers temps ?

— Gai, joyeux.

— Joyeux ?

Elle me lança un regard par en dessous :

— Il parlait fort, s’agitait tout le temps. Quelque chose avait changé dans sa vie.

— Quoi ?

Après un bref silence, elle assena :

— Je pense qu’il avait une maîtresse.

Je faillis tomber du canapé. Luc était un janséniste. Il se situait non pas au-dessus, mais en dehors des plaisirs de l’existence. Cela revenait à soupçonner le pape de piquer les reliques du Vatican pour les revendre.

— Tu as des preuves ?

— Des présomptions. Un faisceau de présomptions. (Son regard se glaça.) C’est bien comme ça que vous dites, non ?

— Lesquelles ?

Elle ne répondit pas. Les yeux baissés, elle déchirait son Kleenex à petits gestes saccadés. Ce n’était plus du chagrin, mais de la rage.

— Son humeur n’était plus la même, reprit-elle enfin. Il était excité. Les femmes sentent ce genre de choses. Et puis, il disparaissait...

— Où ?

— Aucune idée. Depuis juillet dernier. D’abord le week-end. Le boulot, soi-disant. Et puis en août, il m’a dit qu’il allait à Vernay. Deux semaines. Ensuite, il est parti en Europe. Une semaine à chaque fois. Il prétendait que c’était pour une enquête. Mais je n’étais pas dupe.

— Ces voyages se sont arrêtés quand ?

— Ils continuaient encore au début du mois d’octobre.

Les soupçons de Laure étaient grotesques. Luc lui avait simplement dit la vérité : une enquête personnelle. Un truc sur lequel il devait travailler en douce. Peut-être l’affaire que je cherchais...

— Tu n’as vraiment aucune idée de l’endroit où il allait ?

Elle eut un nouveau sourire, où pointait de la férocité :

— Pas exactement. Mais j’ai mené ma petite enquête. J’ai fouillé ses poches, étudié son agenda.

— Tu as fouillé...

— Toutes les femmes font ça. Les femmes blessées. Tu n’y connais rien. (Son Kleenex était en miettes.) Je n’ai trouvé qu’un indice. Une fois. Un billet pour Besançon.

— Besançon ? Pourquoi ?

— Qu’est-ce que j’en sais ? Sa salope devait habiter là-bas.

— Le billet : quelle date ?

— 7 juillet. Cette fois-là, il est resté au moins quatre jours. L’Europe, tu parles...

Laure m’offrait une sacrée piste. Une enquête avait mené Luc dans le Jura. Je tentai de la raisonner :

— Je crois que tu te montes la tête. Tu connais Luc aussi bien que moi. Mieux que moi, même. Il n’est pas porté sur la gaudriole.

— Ça, non, ricana-t-elle.

— Il t’a dit la vérité : il menait une enquête, c’est tout. Un truc personnel, en dehors de ses heures de boulot.

— Non. Il y avait une femme.

— Comment le sais-tu ?

— Il avait changé. Physiquement changé.

— Je ne comprends pas.

— Ça ne m’étonne pas. (Elle prit son souffle puis lança d’un ton neutre :) Depuis la naissance des petites, il ne me touchait plus.

Je m’agitai sur le canapé. Je n’avais pas envie d’entendre ce genre de confidences. Elle continua :

— Le coup classique. Je n’insistais pas. Le sexe ne l’a jamais intéressé. Toujours ses enquêtes, toujours ses prières. Et puis, cet été, tout a changé. Son appétit semblait... revenu. Il était insatiable, même.

— C’est plutôt le signe qu’il se concentrait sur votre couple, non ?

— Mon pauvre Mathieu. Vous faisiez la paire tous les deux.

Elle avait dit cela sans la moindre tendresse. Elle poursuivit :

— Un des signes de l’adultère est justement ce retour de flamme. Le mari reprend goût au truc, tu comprends ? Il y a aussi un remords. Une espèce de compensation. Parce qu’il couche ailleurs, ton petit mari t’offre un dédommagement.

J’étais franchement mal à l’aise. Imaginer les Soubeyras au lit, c’était un peu comme soulever la robe d’un prêtre. Découvrir un secret que personne n’a envie de connaître. Je me levai pour couper court à la conversation. J’avouai enfin la raison de ma visite :

— Je pourrais... Je peux visiter son bureau ?

Elle se leva à son tour, lissant sa jupe grise, couverte de peluches de Kleenex :

— Je te préviens, il n’y a rien à trouver. J’ai déjà tout fouillé.

12

LE BUREAU était nickel. Le même ordre artificiel que dans la pièce du 36. Etait-ce Laure ou Luc qui avait fait le ménage ? Je fermai la porte, ôtai ma veste, dégrafai mon holster. À priori, rien à découvrir ici. Mais nul n’est infaillible — et j’avais tout mon temps.

Je contournai le bureau et son iBook pour contempler les photos posées sur un meuble bas, le long de la fenêtre. Amandine et Camille, en pleine activité : poneys, piscine, confection de masques... Une carte postale de Rome, signée de ma main : « On connaissait la fabrique. J’ai trouvé l’usine ! » La « fabrique » (sous-entendu : de prêtres) était une allusion à Saint-Michel-de-Sèze, « l’usine » évoquait le séminaire de Rome. Une autre photo représentait un homme en bleu de chauffe, portant un casque à lampe frontale. Il brandissait des cordes et des mousquetons, l’air triomphant, devant l’entrée d’une grotte. Sans doute Nicolas Soubeyras, le père de Luc, le spéléologue.

Luc parlait toujours de lui avec admiration. Il était mort en 1978, au fond du gouffre de Genderer, à moins deux mille mètres, dans les Pyrénées. À l’époque, j’étais jaloux de ce père, de cet héroïsme, de cette disparition même, moi qui n’avais qu’un paternel publicitaire, décédé quelques années plus tard d’un infarctus à Venise, au Harry’s Bar, après un dîner trop arrosé. Comme on fait son lit on se couche.

Je me penchai vers le rideau strié du meuble — fermé à clé. J’essayai l’armoire : idem. Je m’assis derrière le bureau et allumai l’ordinateur. Je pianotai un peu et m’aperçus que je n’avais pas besoin cette fois de mot de passe pour ouvrir les icônes. Rien d’intéressant. Un ordinateur domestique, rempli de comptes, d’échéanciers, de photos de vacances, de jeux. J’ouvris la boîte aux lettres. Les e-mails personnels n’avaient pas non plus d’intérêt : commandes par correspondance, publicités, histoires drôles... Seuls, quelques messages retinrent mon attention. Toujours envoyés au même destinataire, ils avaient été effacés aussitôt écrits. Il ne restait plus qu’une ligne dans la mémoire, signalant chaque envoi. Le dernier datait de la veille du suicide de Luc. L’adresse exacte était : unital6.com.

Je balançai ces initiales sur Google.

Un site existait : www unital6.com. Double clic. Un logo. La silhouette de Bernadette Soubirous, avec sa petite ceinture bleue, apparut sur une vue de Lourdes. L’image était accompagnée d’un texte rédigé en italien. Je parlais parfaitement cette langue depuis le séminaire.

L’unital6 était une association bénévole qui organisait des pèlerinages à Lourdes. Pourquoi Luc avait-il contacté cette fondation ? De nouveau, le soupçon d’une maladie mortelle... Mais Laure paraissait sûre de son coup, et les toubibs de l’Hôtel-Dieu auraient tout de suite détecté un cancer ou une infection. Ce site était-il lié à une enquête ? Pourquoi les contacter juste avant de prendre son ticket de sortie ?