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— Pourquoi ?

— Besançon... (Doudou avait la voix traînarde d’un homme ivre.) Il travaillait sur une affaire à Besançon...

Enfin une donnée qui collait avec une autre. Les voyages de Luc. Le billet de train découvert par Laure. Je mis un genou au sol :

— Qu’est-ce que tu sais là-dessus ?

— Retire-moi les pinces.

J’eus envie de vider mon chargeur dans les cylindres d’acier mais je l’attrapai par l’épaule et le tournai. Il était temps de lâcher du lest. Ma propre volonté faiblissait : les vapeurs de bière... Je lui ôtai les menottes. Doudou se massa les poignets puis palpa ses tympans, hébété.

— Alors ? Cette enquête ?

— Un meurtre dans le Jura. Le corps d’une femme, à la frontière suisse.

— Où exactement ?

— Je sais pas. Le nom du bled, c’est Sarty ou Sartoux. Luc m’en a parlé qu’une fois.

— Quand ça s’est passé ?

— L’été dernier. En juin, je crois.

— Qu’est-ce que tu sais sur ce meurtre ?

— Un truc horrible, paraît-il. Un crime sataniste... Luc, ça le rendait dingue...

Un crime sataniste : deuxième déclic. Les éléments trouvaient leur place.

— Qu’est-ce que tu sais d’autre ?

— Rien, j’te jure. Luc travaillait en solo sur le coup. Il a fait plusieurs fois le voyage. Parfois l’aller et retour dans la même journée. Il passait des heures à étudier ses notes, ses photos de la scène de crime.

— Ce dossier : où est-il ?

— Il a tout numérisé...

— T’as le document ?

— En cas de pépin, je devais le donner à un gus...

Troisième connexion. La scène de l’église, deux heures auparavant.

— C’est la boîte que t’as filée au type à l’église ?

— T’as l’œil, mon salaud. Ouais, je crois qu’c’est ça.

— Qui est cet homme ?

— Aucune idée.

— Pourquoi lui as-tu donné ?

— Luc m’avait prévenu. S’il arrivait une galère, je devais appeler un numéro. En réponse, le mec aurait un mot de passe.

— Quel mot de passe ?

Doudou rit, un gargouillement affreux qui s’acheva en toux.

—» J’ai trouvé la gorge. » C’est pas trop con, comme mot de passe ?

Les informations s’articulaient enfin, mais sans produire le moindre sens. Une enquête secrète. Un crime sataniste, lié à un homme qui se signait à l’envers. Une phrase qui agissait comme une clé.

— Ces mots, tu sais ce qu’ils veulent dire ?

— Que dalle. Hier, j’ai passé le coup de fil. Le mec m’a dit d’apporter la boîte à la messe. J’lui ai filé le coffret. Fin de l’histoire.

— Cet homme, c’est un prêtre, non ?

— Pourquoi ?

Doudou ne voyait pas de quoi je parlais. Je me relevai et balançai l’enveloppe de fric dans la flaque de bière :

— Tiens. Tu te finiras à ma santé. Et tu ne bouges pas de Paris.

Doudou leva les yeux, hagard.

— Et les Bœufs ?

— Je m’en charge. Je vais parler à Dumayet. Elle appellera Levain.

— Pahut. Ils se démerderont avec Condenceau.

— Pourquoi tu fais ça ?

— Pour Luc. Votre groupe doit rester soudé. Je te rendrai ta quincaillerie au 36.

— Mais si Luc...

— Luc se réveillera, tu piges ?

J’ouvris la porte du hangar et affrontai la lumière matinale. Le long du mur, je me forçai à vomir — rien, sinon une bile acide. J’allumai une Camel afin de brûler le goût de violence dans ma gorge.

Je récupérai mon portable sous le siège de la moto. Je coupai la connexion avec l’horloge parlante et jetai un coup d’œil à l’écran.

Mon forfait mensuel venait d’exploser.

23

DE RETOUR à mon appartement, je me changeai puis fermai les volets. Dans l’obscurité, je m’installai face à l’ordinateur et commençai ma recherche sur Google, tapant : Sarty, Sartoux, ou encore Sarpuits, l’associant à chaque département de Franche-Comté. J’obtins plusieurs réponses dont la plus plausible était « Sartuis », dans le haut Doubs. Une petite ville située près de Morteau, le long de la frontière suisse. Nouveau départ, nouvelle recherche.

D’abord, les coordonnées des journaux locaux. L’Est républicain, basé à Nancy, Le Courrier du Jura, à Besançon, Le Progrès, au centre, à Lyon, Le Pays, au nord-est, à Mulhouse. Je me connectai avec les archives de L’Est républicain et tapai plusieurs mots clés : Sartuis, juin, 2002, cadavre, meurtre, femme ... J’obtins un seul article, dans l’édition du 28 juin :

DÉCOUVERTE D’UN CORPS

À NOTRE-DAME-DE-BIENFAISANCE

Le corps d’une femme nue a été découvert hier matin, à quelques kilomètres de Sartuis (haut Doubs), dans le parc naturel de la fondation de Notre-Dame-de-Bienfaisance. D’après nos informations, le corps a été repéré par Marilyne Rosarias, la directrice de la fondation, sur le plateau qui surplombe le monastère.

Selon toute probabilité, le cadavre, couvert de moisissures et largement décomposé, devait reposer depuis longtemps dans les forêts du plateau. Les pluies importantes des derniers jours ont favorisé sur la pente l’accumulation de boue qui l’a fait descendre jusqu’à la partie découverte du plateau.

Quelle est l’identité de la morte ? Quand est-elle décédée ? Quelle est la cause de sa disparition ? Pour l’heure, ni les sauveteurs, ni les services de gendarmerie n’ont pu apporter de réponse mais l’hypothèse d’un accident est la piste privilégiée. Une sportive, fervente de trekking, aurait effectué une chute et serait morte, soit sur le coup, soit au bout de plusieurs jours, dans l’isolement de la forêt.

Pourtant, il paraît étrange que ni les gardes forestiers, ni les pensionnaires de la fondation, se recueillant souvent dans ces bois, n’aient aperçu le corps. Une autre hypothèse se profile. La femme aurait été assassinée puis transportée dans le parc naturel...

L’autopsie qui doit avoir lieu aujourd’hui, à l’hôpital Jean-Minjoz de Besançon, devrait offrir des éclaircissements. Par ailleurs, les services scientifiques de la gendarmerie sillonnent les lieux, en quête d’indices. Pour l’heure, le juge d’instruction en charge du dossier, Corine Magnan, ne s’est pas exprimé, pas plus que le procureur général. Quant au maire de Sartuis, la ville voisine, il conserve lui aussi le silence. Dans la région, chacun espère que ce mystère trouvera au plus vite une solution et ne nuira pas à la saison touristique qui a déjà commencé le long du Doubs.

J’étais perplexe. Le lieu de la découverte — le territoire d’une fondation a priori religieuse — pouvait coller avec ce que je cherchais mais le meurtre n’était même pas une certitude. Et il n’était fait mention d’aucune mutilation, d’aucun symbole maléfique. Rien qui puisse évoquer le « truc horrible » ou le « crime sataniste » dont avait parlé Doudou.

Je pianotai encore. Pas d’autre article sur le sujet les jours suivants. Pas de nouvelles de l’autopsie. Aucune déclaration du procureur, ni du juge. Pourquoi ce silence ? L’affaire avait-elle accouché d’un fait si insignifiant que les journalistes n’avaient rien rédigé ? Non. Un cadavre n’est jamais insignifiant. J’étendis ma recherche au mois de juillet. Rien.