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Cinq minutes plus tard, il revint pour me guider jusqu’au troisième étage, dans une petite pièce plutôt spartiate. Murs blancs, chaises de bois, table en Formica.

J’eus à peine le temps de jeter un regard par la fenêtre qu’un grand type filiforme apparut dans l’encadrement de la porte, un gobelet de polystyrène dans chaque main. L’odeur du café se répandit dans la pièce. Il ne portait ni képi, ni uniforme. Seulement une chemise bleu ciel, col ouvert, frappée de galons aux épaules.

Sans un mot, il posa un gobelet de mon côté, à l’extrémité de la table, puis alla s’asseoir à l’autre bout. Cette attitude était un ordre : je m’assis sans broncher.

L’officier me détaillait. Je l’observai en retour. Trente ans à peine et pourtant, j’en étais certain, responsable de l’enquête Simonis. Une force de détermination émanait de toute sa personne. Ses cheveux très courts lui enveloppaient le crâne comme une cagoule noire. Ses yeux sombres, trop rapprochés du nez, brillaient intensément sous les gros sourcils.

— Capitaine Stéphane Sarrazin, dit-il enfin. Corine Magnan m’a téléphoné.

Il parlait trop vite, de travers, effleurant à peine les syllabes. J’attaquai ma présentation fictive :

— Je suis journaliste à Paris et...

— À qui vous voulez faire croire ça ?

Ma nuque se raidit.

— Vous êtes de la Crime, non ?

— Je ne suis pas en mission officielle, admis-je.

— On a déjà vérifié. Que savez-vous sur Sylvie Simonis ?

Ma gorge s’asséchait à chaque seconde :

— Rien. Je n’ai lu que deux articles. Dans L’Est républicain et Le Courrier du Jura.

— Pourquoi cette affaire vous intéresse ?

— Elle intéressait un de mes collègues : Luc Soubeyras.

— Connais pas.

— Il s’est suicidé. Il est actuellement dans le coma. C’était un ami. Je cherche à savoir ce qu’il avait en tête au moment de sa... décision.

J’attrapai dans ma poche le portrait de Luc et le fis glisser sur la table.

— Jamais vu, fit-il après un bref regard. Vous vous gourez. Si votre ami était venu fouiner sur l’affaire, il aurait croisé ma route. Je dirige le groupe de recherche.

Les pupilles noires étaient dures, obstinées, prêtes à me percer le crâne. Il reprit :

— Pourquoi il se serait intéressé à cette histoire ?

Je n’osai pas répondre : « Parce qu’il était passionné par le diable. »

— À cause du mystère.

— Quel mystère ?

— L’origine de la mort. La décomposition anormale.

— Vous mentez. Vous n’avez pas fait ce voyage pour des histoires d’asticots.

— Je vous jure que je ne sais rien d’autre.

— Vous ne savez pas qui est Sylvie Simonis ?

— Je ne sais rien. Et je suis là pour apprendre.

L’officier prit son gobelet et souffla dessus. Un bref instant, je crus qu’il allait livrer une information mais j’avais tort :

— Je vais être clair, fit-il. J’ai votre nom, celui de votre divisionnaire, tout. Grâce à votre immat. Si vous partez maintenant, je ne toucherai pas au téléphone. Si j’apprends que vous traînez encore ici demain... Bonjour les dégâts !

Je pris le temps de boire mon café. Il était sans goût, sans réalité. À l’image de ce rendez-vous : une supercherie. Je me levai et me dirigeai vers la porte. Le gendarme répéta dans mon dos :

— Vous avez la journée. Ça vous donne le temps de visiter le fort Vauban.

Je filai vers le centre-ville, où se trouvait le bureau de l’AFP. Aux abords de la place Pasteur, j’abandonnai ma voiture pour pénétrer dans un quartier piétonnier. Je dénichai l’agence — une mansarde perchée au sommet d’un immeuble à l’architecture traditionnelle. Joël Shapiro savoura mon histoire :

— Ils ont dû vous recevoir !

C’était un jeune homme déjà chauve, au crâne cerné de boucles, à la manière d’une couronne de laurier. En manière de rappel, il portait un petit bouc sous le menton. Je continuai à le tutoyer :

— Pourquoi cette attitude, à ton avis ?

— Le black-out. Ils ne veulent rien dire.

— De ton côté, ces derniers mois, tu n’as rien appris ?

Il piocha à pleines mains dans une boîte de corn-flakes — le petit déjeuner des champions :

— Que dalle. Le verrou est mis, croyez-moi. Et je suis mal placé pour récolter quoi que ce soit.

— Pourquoi ?

— Je suis pas d’ici. Dans le Jura, on lave son linge sale en famille.

— Cela fait longtemps que tu es installé ici ?

— Six mois. J’avais demandé l’Irak. J’ai eu Bezak !

— Bezak ?

— C’est comme ça qu’on appelle Besançon ici.

— Sarrazin a évoqué la personnalité à part de la victime. Sylvie Simonis.

— Ici, c’est le gros truc.

— L’histoire de l’infanticide ?

— Holà, pas si vite ! Rien n’a jamais été prouvé. Loin de là. Il y a eu trois autres suspects. Tout ça pour obtenir un beau zéro.

— On n’a jamais identifié l’assassin ?

— Jamais. Et voilà que Sylvie Simonis meurt dans des conditions mystérieuses. Vous imaginez la même histoire avec Christine Villemin ? Qu’on apprenne qu’elle a été tuée ?

— Corine Magnan m’a dit que le meurtre n’était même pas confirmé.

— Tu parles ! Ils ont mis le couvercle dessus, c’est tout.

Je considérai les rayonnages sous le toit mansardé, bourrés de dossiers gris et de boîtes de photos.

— Tu as des articles, des photos de l’époque ? Je veux dire, 1988.

— Nada. Tout ce qui date de plus de dix ans retourne aux archives du siège, à Paris.

— En juin, tu n’as pas tout fait revenir ?

— Si, mais j’ai tout renvoyé. D’ailleurs, on n’avait pas grand-chose.

— Revenons à Sylvie Simonis. Tu as des clichés du corps ?

— Rien.

— Sur les anomalies du cadavre, qu’est-ce que tu sais ?

— Des rumeurs. Il paraît que, par endroits, il était décomposé jusqu’à l’os. En revanche, le visage était intact.

— Tu n’as rien appris de plus ?

— J’ai interrogé Valleret, le médecin légiste de Besançon. Selon lui, ce genre de phénomène n’est pas rare. Il m’a cité des exemples de corps non corrompus, après des années, notamment ceux de saints canonisés.

— Il arrive qu’un cadavre ne se décompose pas. Jamais qu’il se décompose à moitié.

— Il faudrait en parler avec Valleret. Un crack. Il vient de Paris mais il a eu des ennuis là-bas.

— Quel genre d’ennuis ?

— Sais pas.

Je changeai de cap :

— J’ai entendu dire que le crime était sataniste. Tu sais quelque chose à ce sujet ?

— Non. Jamais entendu parler de ça.

— Et le monastère ?

— Notre-Dame-de-Bienfaisance ? Il n’est plus en activité. Je veux dire : il n’y a plus de moines ni de sœurs là-bas. C’est une sorte de halte, de refuge. Des missionnaires viennent s’y reposer. Des personnes en deuil aussi.

Je me levai :

— Je vais faire un tour à Sartuis.

— Je viens avec vous !

— Si tu veux te rendre utile, dis-je, retourne au TGI. Vois si ma visite a fait des vagues.