Выбрать главу

— Luc Soubeyras est mon meilleur ami, dis-je un ton plus haut. Il est actuellement dans le coma, après avoir tenté de se suicider. Il était catholique et son acte est doublement incompréhensible. Ces derniers mois, il enquêtait sur l’affaire Simonis. C’est peut-être ce dossier qui l’a poussé au désespoir.

— Il y aurait de quoi.

Je tressaillis. C’était la première fois qu’on apportait du crédit à mon idée « d’affaire qui tue ». Valleret se redressa. Il allait parler, mais je devais encore le pousser un peu — juste une chiquenaude.

— Selon vous, Sylvie Simonis s’est suicidée ?

— Suicidée ? (Il me lança un regard de biais.) Non. Je ne pense pas qu’elle aurait pu s’infliger ce qu’elle a subi.

— C’est donc un meurtre ?

D’un geste, il poussa la porte et me fit signe de passer :

— Le plus fou, le plus raffiné jamais commis au monde.

29

DIX CLICHÉS étaient disposés sur la surface d’acier poli. Perpendiculaires à la rigole centrale de la table de dissection.

Valleret avait dit :

— Je veux que vous sachiez de quoi nous parlons. Exactement.

Je n’étais déjà plus sûr de vouloir savoir. Les images racontaient, l’une après l’autre, la genèse d’une décomposition humaine. Le premier tirage était un plan d’ensemble. Une clairière en pente, circonscrite par des sapins, s’ouvrant sur une falaise. Une femme nue était roulée sur le côté, de dos, comme si elle dormait. Le corps avait l’aspect d’un pantin désarticulé, construit à l’aide de fragments disparates. La tête, rentrée dans les épaules, et le buste, arc-bouté, présentaient des proportions normales mais les hanches et les jambes ne cessaient de s’amenuiser jusqu’aux os des pieds, comme la queue d’une sirène de cauchemar.

Le second cliché était un gros plan des tarses et métatarses joints seulement par des filaments de chair noircie. Le troisième s’arrêtait sur les cuisses, verdâtres, parcheminées. Sur le quatrième, les hanches et le sexe grouillaient de vers, soulevant des plaques de pupes et de fibres. Puis le ventre, putride, violacé, gonflé, animé lui aussi par les profanateurs...

On remontait ainsi, de photo en photo, jusqu’au buste, moins rongé, quoique creusé par le travail des larves, et aux épaules, seulement marbrées. La tête, enfin, était intacte, mais terrifiante dans la souffrance qu’elle traduisait. Le visage n’était qu’une bouche, grande ouverte, figée sur un cri d’éternité.

— Tout ce que vous voyez est l’œuvre du tueur, dit Valleret, de l’autre côté de la table. Ce cadavre présente tous les stades de décomposition. Simultanément. Des pieds à la tête, on peut remonter le processus de la putréfaction.

— Comment c’est possible ?

— Ce n’est pas possible. Le tueur a organisé l’impossible.

« Comme si la femme était morte plusieurs fois », avait dit Shapiro. Ce pourrissement par étapes était donc le fruit d’un travail, d’un soin particulier...

— Au début, reprit le toubib, quand les pompiers et les gars du SAMU ont découvert le corps, ils ont pensé que les conditions météorologiques avaient favorisé ces différences. C’est ce que j’ai raconté moi aussi, pour calmer les esprits. Mais vous le savez sans doute, ce sont des conneries. Dans des conditions ordinaires, une décomposition totale n’intervient qu’au bout de trois années. Comment, en moins d’une semaine, la partie inférieure avait-elle pu se dégrader à ce point ? Le tueur a provoqué ce phénomène. Il a conçu et créé chaque stade de la dégénérescence.

Je baissai encore les yeux sur les clichés pendant que Valleret récitait, à mi-voix :

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,

Comme afin de la cuire à point,

Et de rendre au centuple à la grande nature

Tout ce qu’ensemble elle avait joint.

Un médecin légiste poète ! Il faisait la paire avec Svendsen. Je connaissais ces rimes. Une charogne de Charles Baudelaire.

— Dès que j’ai vu le corps, j’ai songé à cette strophe, commenta-t-il. Il y a une dimension artistique dans ce carnage. Un parti pris esthétique, un peu comme dans ces toiles cubistes qui exposent, en un seul plan, tous les angles d’un objet.

— Comment ? Comment a-t-il fait ?

Le médecin contourna la table et se plaça à mes côtés.

— Depuis le mois de juin, ce cadavre ne quitte pas mes pensées. Je tente d’imaginer les techniques du tueur. Selon moi, pour les parties les plus abîmées, il a utilisé des acides. Plus haut, il a injecté des produits chimiques sous la peau, dans les muscles, pour obtenir l’aspect parcheminé. Ces différents états impliquent aussi un traitement particulier des températures et de la lumière. La chaleur accélère les processus organiques...

— Le corps a donc été amené plus tard dans la clairière ?

— Bien sûr. Tout a été fait dans une pièce close. Peut-être même un laboratoire.

— Vous pensez que le meurtrier a une formation de chimiste ?

— Aucun doute. Et il a accès à des produits très dangereux.

Le légiste saisit une photo, puis une autre, qu’il plaça au-dessus de la série :

— Prenons des exemples. Ici, les hanches et le sexe, en plein jus : lorsque la mort remonte de six à douze mois, les humeurs apparaissent alors et les chairs se résolvent en fluides. Là, le haut de l’abdomen en est au stade des gaz : fermentation ammoniacale, évaporation des liquides sanieux. Tout cela a été suscité, retenu, contrôlé... Le dément est un vrai chef d’orchestre.

Je tentai d’imaginer le tueur à l’œuvre. Je ne vis rien. Une ombre peut-être, masque sur le visage, penchée sur sa victime dans une salle d’opération, utilisant des seringues, des applications, des instruments inconnus. Valleret continuait :

— À cet égard, il y a quelque chose de curieux... J’ai trouvé, dans la cage thoracique, un lichen qui n’avait rien à faire là. Je veux dire : rien à voir avec la décomposition. Un truc étranger qu’il a injecté, sous les côtes.

— Quel genre de lichen ?

— Je ne connais pas son nom, mais il a une particularité : il est luminescent. Quand les sauveteurs ont découvert le corps, la poitrine brillait encore de l’intérieur. Selon les gars du SAMU, une vraie citrouille d’Halloween, avec une bougie dedans.

Une question résonnait au fond de mon cerveau : pourquoi ? Pourquoi une telle complexité dans la préparation du corps ?

— D’autres parties sont plus « simples », continua le légiste. Les épaules et les bras étaient juste atteints de rigor mortis, qui intervient environ sept heures après le trépas et se dissipe, selon les cas, en plusieurs jours. Quant à la tête...

— La tête ?

— Elle était encore tiède.

— Comment a-t-il pu obtenir ce prodige ?

— Rien d’exceptionnel. Quand on l’a découverte, la femme venait de mourir, c’est tout.

— Vous voulez dire...

— Que Sylvie Simonis était encore vivante quand elle a subi les autres traitements, oui. Elle est morte de souffrance. Je ne pourrais pas dire quand exactement, mais au bout du supplice, c’est sûr. L’état de fraîcheur du visage en témoigne. J’ai découvert, dans ce qui restait du foie et de l’estomac, des traces de lésions de gastrite et d’ulcères duodénaux qui démontrent un stress intense. Sylvie Simonis a agonisé des jours entiers.