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— Il n’y a pas trente-six solutions. Vous devez entretenir l’écosystème de chaque espèce, c’est-à-dire la putréfaction qui lui correspond.

— Où... vous fournissez-vous ?

— Ma foi, dans les fermes, chez les chasseurs... l’achète des lapins, la plupart du temps. Une fois qu’une espèce s’est nourrie, il n’y a plus qu’à donner la charogne à la famille suivante et ainsi de suite...

— Je peux fumer ? demandai-je.

— Je préfère vous dire non. Je laissai mon paquet au fond de ma poche. Je repris :

— Je m’interrogeais sur le transport de Sylvie Simonis. À votre avis, comment s’y est-il pris ? Le transfert a dû bousculer sa mise en scène ?

— Non. Il a certainement glissé le cadavre dans une housse plastique puis l’a libéré sur le promontoire.

— Et les insectes ? Ils auraient dû s’échapper ou mourir, non ?

Plinkh éclata de rire :

— Mais le cadavre avait des réserves ! Des milliers d’œufs qui respectent un certain temps d’incubation. Des larves qui ont une durée de vie précise. Quant aux mouches, elles ont sans doute repris leur liberté, bien sûr, mais sans s’éloigner. Elles avaient toujours faim, vous comprenez ? Du reste, vous n’avez pas tout à fait tort : le corps, ce matin-là, n’était pas là depuis longtemps. C’est une certitude.

— Pourquoi ?

— Ces prédateurs ne font pas bon ménage. Ils ne cohabitent jamais puisqu’ils sont attirés par un stade de décomposition différent. S’ils se croisent, ils s’entre-dévorent. Dans la mesure où tout le monde était là, je dirais que le cadavre a été déposé quelques heures seulement avant sa découverte.

— Cela pourrait signifier que le meurtrier vit dans la région ?

— Mais il vit dans la région.

— Qu’en savez-vous ?

— Je possède un indice.

— Quel indice ?

Plinkh sourit. Tout cela paraissait follement l’amuser. Ce mec-là n’avait pas toute sa tête, j’étais pressé d’en finir.

— Quand j’ai étudié le corps, j’ai opéré de nombreux prélèvements. Il y avait un insecte qui ne provenait pas de nos régions. Je veux dire : de nos pays à climat continental.

— D’où venait-il ?

— D’Afrique. Un scarabée de la famille Lipkanus Silvus, proche de nos Tenebrio. Des coléoptères qui apparaissent lors de la réduction squelettique, pour le ménage final.

Un sacré indice, en effet. Mais je ne voyais pas en quoi cela prouvait la proximité du tueur. Plinkh enchaîna :

— Laissez-moi vous raconter une anecdote. Je travaille actuellement à l’élaboration d’un écomusée pour la région, abritant les différentes espèces de nos vallées. Dans ce cadre, je paie des adolescents qui chassent pour moi : hannetons, papillons, acariens, etc. Récemment, l’un d’eux m’a apporté un spécimen très particulier. Un coléoptère qui n’avait rien à faire là.

— Le scarabée ?

— Un Lipkanus Silvus, oui. Le gamin l’avait trouvé aux environs de Morteau. Un tel spécimen ne pouvait que s’être échappé d’une collection particulière. J’ai cherché dans les environs une écloserie dans le style de la mienne mais je n’ai rien trouvé. Même du côté suisse. Quand j’ai découvert le deuxième spécimen, sur le corps de Sylvie Simonis, j’ai tout de suite compris. Le premier provenait de la même source : la ferme du tueur.

— C’était quand ?

— Durant l’été 2001.

— Vous l’avez dit aux gendarmes ?

— J’en ai parlé au capitaine Sarrazin mais il n’a rien trouvé, lui non plus. Il aurait repris contact avec moi.

— Selon vous, le meurtrier élève donc une espèce tropicale ?

— Soit il voyage et a rapporté, malgré lui, un spécimen qui s’est insinué dans son élevage. Soit il développe volontairement cette souche et place ces bêtes sur sa victime, pour une raison mystérieuse. Je penche pour cette dernière solution. Ce scarabée est une signature. Un symbole, que nous ne comprenons pas.

— Est-il possible de voir le spécimen ? Vous l’avez gardé ?

— Bien sûr. Je peux même vous le laisser. Je vous donnerai aussi l’orthographe exacte de son nom.

L’allusion à une signature me rappela un autre élément :

— On vous a parlé du lichen, dans la cage thoracique ?

— J’étais présent à l’autopsie.

— Qu’en pensez-vous ?

— Un symbole de plus. Ou quelque chose qui a une raison d’être spécifique...

— Ce lichen pourrait venir d’Afrique, lui aussi ?

Il eut une expression de dédain :

— Je suis entomologiste, pas botaniste.

J’imaginai le lieu où se préparaient de tels délires. Un élevage d’insectes, un laboratoire, une serre végétale. Que foutaient les gendarmes ? Il était impossible de ne pas trouver un tel site, entraînant de telles contraintes, dans les vallées de la région.

— Il est là, ajouta Plinkh, comme s’il suivait mes pensées. Tout près de nous. Je peux sentir sa présence, ses escouades, quelque part dans nos vallées... Son armée, identique à la mienne, prête pour une nouvelle attaque. Ce sont ses légions, vous comprenez ?

Je lançai un regard sur ma droite, vers les cages voilées de gaze. Tout me parut grossi à la loupe. Des acariens, trottinant sur une mèche de cheveux ; une mouche, gonflée de sang, léchant une plaie dégoulinante ; des centaines d’œufs, caviar grisâtre, au fond d’une cavité putréfiée...

Je demandai, la voix sourde :

— On peut retourner dans votre bureau ?

31

AVANT SARTUIS, je voulais faire un crochet par Notre-Dame-de-Bienfaisance. Je repris la route en sens inverse puis bifurquai vers l’est, en direction de Morteau et de la frontière suisse. Après le village de Valdahon, je pris plein nord et retrouvai la montagne, à puissance redoublée.

Virages abrupts et colères de pierre. Des précipices, des murailles, des gouffres et, tout en bas, des bouillonnements de verts ou des torrents argentés. Les indicateurs d’altitude se succédaient : 1 200 mètres, 1 400 mètres... À 1 700 mètres, une enseigne annonça le cirque de Bienfaisance.

Cinq kilomètres plus loin, le monastère apparut. Un grand bâtiment carré, austère, jouxté par une chapelle au clocher galbé. Les murs gris étaient seulement percés de fenêtres étroites et l’entrée, scellée par des portes noires, achevait de fermer le cœur. Seul, un détail de couleur égayait l’ensemble : une partie de la toiture était tapissée de tuiles polychromes et vives, rappelant les exubérances de Gaudi, à Barcelone.

Je me garai sur le parking et affrontai le vent. Tout de suite, j’éprouvai une étrange mélancolie à l’égard du site. Bienfaisance était le genre de lieu où j’aurais aimé m’isoler. Un lieu qui concrétisait mon désir de vie monacale. Se soustraire au monde, rester seul avec Dieu, en quête de béatitude...

Une seule fois, depuis que j’étais flic, je m’étais retiré chez les Bénédictins — après avoir abattu Éric Benzani, le maquereau cinglé, en mars 2000. J’avais décidé de renoncer à mon métier et de consacrer le restant de mes jours à la prière. C’était Luc, encore une fois, qui était venu me chercher. Il m’avait convaincu que ma place était dans la rue, à ses côtés. Nous devions assumer notre deuxième mort, celle qui nous éloignait du Christ, pour mieux le servir...