La photo suivante représentait Sylvie Simonis. Elle était aussi brune que sa fille était blonde. Et d’une beauté singulière. Des sourcils touffus à la Frida Kahlo. Une bouche large, ourlée, sensuelle. Un teint mat, cadré par une coiffure à l’indienne. Seuls les yeux étaient clairs. Deux bulles d’eau bleutée, comme prisonnières des glaces. Curieusement, la petite fille semblait plus âgée que sa mère. Les deux êtres ne se ressemblaient pas du tout.
Je levai les yeux. À quatorze heures, le soleil reculait déjà. L’ombre se refermait sur la forêt. Il était temps d’organiser mon enquête. J’attrapai mon cellulaire.
— Svendsen ? Durey. T’as pu jeter un œil sur le dossier ?
— Magique. Ton affaire est magique.
— Arrête de déconner. Tu as trouvé quelque chose ?
— Valleret a fait du bon boulot, admit-il. Surtout sur le plan des bestioles. Il s’est fait aider, non ?
— Un mec du nom de Plinkh, spécialiste de l’entomologie légale. Tu connais ?
— Non, mais c’est bien vu. Le tueur joue avec la chronologie de la mort. Terrifiant, et en même temps virtuose !
— Mais encore ?
— J’ai commencé à lister les acides qu’il pourrait avoir utilisés.
— Des produits difficiles d’accès ?
— Non. Hosto ou laboratoire chimique. Je ne parle pas seulement d’un labo de recherche, mais de n’importe quelle unité de production, tous domaines confondus : des crèmes glacées pour enfants aux peintures industrielles...
J’avais demandé à Foucault de recenser les laboratoires de la région, mais seulement dans le domaine de la recherche. Il fallait élargir le champ.
— Selon toi, c’est un chimiste ?
— Ou un touche-à-tout passionné. Chimie. Entomologie. Botanique.
— Dis-moi quelque chose que je ne sais pas déjà.
— J’aurais préféré un vrai corps, avec de vraies blessures ! J’ai mis plusieurs collègues sur le coup, selon leur spécialité. On est tous au taquet. À mon niveau, j’ai repéré une erreur de Valleret.
— Quelle erreur ?
— La langue. Pour moi, il s’est gouré.
— Quoi, la langue ?
— Il ne t’a pas dit qu’elle était sectionnée ?
J’étouffai un juron. Non seulement il ne m’en avait pas parlé, mais je n’avais pas lu le rapport avec assez d’attention. Je maugréai, cherchant mes clopes :
— Continue.
— Selon Valleret, la victime s’est elle-même coupé l’organe, sous le bâillon.
— Tu n’es pas d’accord ?
— Non. Ce serait assez compliqué à t’expliquer mais d’après le volume de sang dans la gorge, il est exclu que la victime se soit blessée elle-même. Soit l’assassin l’a coupée lui-même quand elle était vivante et a cautérisé la plaie, soit, c’est le plus probable, il a pratiqué l’ablation post mortem. À mon avis, c’est la seule blessure provoquée après le décès. Le mec n’a pas fait ça pour le plaisir. C’est un message. Ou un trophée. Il voulait l’organe.
Une référence directe à la parole ou au mensonge. Une allusion à Satan ? L’évangile selon Saint-Jean : « Il n’y a pas de vérité en lui. Lorsqu’il profère le mensonge, il puise dans son propre bien parce qu’il est menteur et père du mensonge. » Je demandai :
— Et le lichen ?
— Là, Valleret n’a rien foutu. Il aurait dû envoyer un échantillon aux spécialistes de...
— C’est ce que tu as fait ?
— Tout le monde est sur le coup, je te dis. On se démène, mon vieux.
— Tes spécialistes, ils n’ont encore rien dit ?
— À priori, on trouve ça sous la terre, dans l’obscurité des grottes. Mais il faut procéder à des analyses.
Une intuition. La plante luminescente jouait un rôle précis. Elle devait faire la clarté sur l’œuvre du tueur. C’était un projecteur naturel sur la cage thoracique soulevée de larves, rongée de pourriture... Une lumière venue des profondeurs. Un autre nom du diable était « Lucifer », en latin « le porteur de lumière ».
À cet instant j’eus un flash.
Le corps de Sylvie Simonis était, symboliquement, constellé de noms.
Les noms du diable.
Belzébuth, le Seigneur des mouches.
Satan, le Maître du mensonge.
Lucifer, le Prince de la lumière.
Une sorte de trinité marquait le cadavre.
Une trinité inversée — celle du Malin.
Le symbole grossier du crucifix n’était qu’un indice pour déchiffrer les signes plus sophistiqués du corps lui-même. Mon tueur ne se prenait pas seulement pour un serviteur du diable. Il représentait, à lui seul, toutes les figures consacrées de la Bête. Svendsen me parlait encore :
— Ho, tu m’écoutes ?
— Excuse-moi. Tu disais ?
— J’ai fait des agrandissements des morsures. Ces trucs-là me travaillent.
— Qu’est-ce que tu peux en dire ?
— Pour l’instant, rien.
— Super.
— Et toi ? Où tu es exactement ? Qu’est-ce que tu fous ?
— Je te rappelle.
Svendsen avait dû me parler du scarabée mais je n’avais rien entendu. Cette omniprésence du diable me plongeait dans un malaise indéfinissable. Quelque chose qui dépassait le dégoût habituel des meurtres. Une Camel à la rescousse, et le numéro de Foucault :
— J’ai lu le dossier, c’est dingue, dit-il tout de suite.
— T’as lancé la recherche, à l’échelle nationale ?
— Un message interne. J’ai aussi consulté le SALVAC et passé des coups de fil.
— Quelque chose est sorti ?
— Rien. Mais si le tueur a déjà frappé, ça sortira. Sa méthode est plutôt... originale.
— T’as raison. Les éleveurs d’insectes ?
— C’est dans les tuyaux.
— Les labos ?
— Idem. Ça prendra quelques heures.
— Contacte Svendsen. Il te donnera une liste plus large de sites chimiques.
— On est pas arrivés, Mat, je...
— Notre-Dame-de-Bienfaisance ?
— J’ai l’histoire du monastère. Rien à signaler. Aujourd’hui, c’est un refuge pour des missionnaires qui...
— Tu n’as rien d’autre ?
— Pour l’instant, non. Je...
— Ce que je t’ai demandé, ce n’est pas de consulter Internet. Arrache-toi, merde !
— Mais...
— Tu te rappelles l’unital6 ? L’association à qui Luc a envoyé des e-mails. Vois s’ils n’ont pas un lien avec Bienfaisance.
— D’accord, c’est tout ?
— Non. J’ai un autre truc à te demander, plus compliqué.
— Tu me rassures.
Je résumai l’histoire de Thomas Longhini. Quatorze ans, accusé d’homicide involontaire en janvier 1989. Mis en examen par le juge de Witt, interrogé par le SRPJ de Besançon, puis relâché. J’expliquai le changement de nom, l’absence totale de piste.
— Coton, ton truc.
— Foucault, je le répéterai pas. Tu bosses pas aux télécoms. Fais-toi aider par les autres. Et trouve-moi quelque chose !
Le flic grommela une réponse puis revint aux civilités :
— Et toi ? Ça va ? Tu avances ?
Je scrutai autour de moi la forêt rouge qui sombrait dans les ténèbres. J’avais toujours l’estomac au bord des lèvres et des fantômes plein la tête.