— Non, murmurai-je, ça ne va pas. Mais c’est le signe que j’avance dans la bonne direction.
Je raccrochai et tournai la clé de contact. Les sapinières, les collines nues, les nuages bas se mirent en mouvement. Une neige diaphane saupoudrait l’atmosphère. J’empruntai la rocade et longeai les cités colorées qui cernaient Sartuis.
Je remarquai des bâtiments de crépi blanc aux volets bordeaux. La cité des Corolles. Là où Manon avait disparu, un soir de novembre 1988. Je ne ralentis pas mais, à travers mes vitres, je sentis le froid, la solitude de ces édifices sur lesquels l’hiver rabotait déjà les jours.
Au bout d’un kilomètre, des bunkers de béton apparurent, en contrebas de la route, enfouis sous les mélèzes. Ralentissant, je distinguai des canalisations, des tuyaux coudés, des bassins rectangulaires.
Le site d’épuration.
Le lieu du crime.
Je cherchai un renfoncement pour me garer. Je saisis dans mon sac ma torche électrique, mon appareil numérique et me mis en marche. Il n’y avait pas de sentier. Les roches, qui saillaient parmi les fougères, étaient d’un rouge funeste, maculées de mousses verdâtres. Je plongeai dans les broussailles.
Au bas de la pente, les herbes, les lierres, les ronces se livraient à un vrai festin de pierre. Sous les sapins, je suivis les tuyaux. L’odeur de résine montait en force. À chaque mouvement pour écarter les branches, des étincelles vertes éclataient devant mes yeux. Au-dessus de moi, la neige continuait à tournoyer, claire, immatérielle.
Je tombai sur un premier puits, puis un second. J’avais toujours imaginé des cercles de ciment. En fait, ils étaient rectangulaires — des gouffres à angles droits. Lequel avait été la tombe de Manon ? Je suivis encore les conduits. Le vent était tombé. Une expression marine me vint à l’esprit : calme blanc.
Je n’éprouvais rien. Ni peur, ni répulsion. Juste le sentiment d’une page tournée. Le site ne vibrait plus d’aucune résonance, comme certaines scènes de crime où il est encore possible d’imaginer le meurtre, de ressentir son onde de choc. Je me penchai au-dessus d’un des puisards. Je me forçai à visualiser Manon, ses cheveux flottant sur la surface noire, sa doudoune rose gonflée d’eau. Je ne vis rien. Je regardai ma montre — 14 h 30. Je pris quelques photos, pour la forme, puis tournai les talons et m’orientai vers la pente.
À ce moment, j’entendis un rire.
Une image jaillit, fulgurante, près d’un puits. Des mains saisissent l’anorak rose. Le rire léger fuse. Ce n’est pas une vision-éclair. Plutôt une révélation sourde, qui force à plisser les yeux, à tendre l’oreille. Je me concentre, guettant une nouvelle image. Rien. Je vais repartir quand soudain, un nouveau flash me cueille. Des mains poussent l’anorak. Eclat furtif. Frottement acrylique sur la pierre. Cri absorbé par l’abîme.
Je tombai dans les ronces. Le lieu n’était pas vidé de son horreur. L’empreinte du meurtre était là. Il ne s’agissait pas d’un phénomène paranormal. Plutôt la capacité de l’imaginaire à se projeter dans le cercle d’une scène violente, à la décrypter, à l’appréhender à un autre niveau de conscience.
Je me relevai et essayai d’appeler encore ces fragments. Impossible. Chaque tentative les éloignait un peu plus, exactement comme un rêve qui au réveil ne cesse de s’estomper à mesure qu’on fouille sa mémoire. Je rebroussai chemin, parmi les branches et les épines. Le sol paraissait s’enfoncer sous mes pas. Il était temps de franchir la frontière.
38
SUR LE SEUIL, un pupitre indiquait : « choucroute à vingt francs, bière à volonté ! » le poussai les portes, façon saloon, de la Ferme Zidder. Le restaurant tout en bois évoquait la cale d’un navire. Même pénombre, même humidité. Aux relents de bière s’ajoutaient les effluves de tabac froid et de choucroute rance. La salle était vide. Les tables portaient encore les vestiges des repas achevés.
Les voisins de Richard Moraz m’avaient signalé que ce dernier déjeunait, chaque samedi, dans ce restaurant bavarois. Mais il était quinze heures trente. J’arrivais trop tard.
Pourtant, solitaire au bout du bar, un homme énorme en salopette à fines rayures lisait le journal. Une montagne de chair, aux plis tectoniques. L’article de Chopard parlait d’un « colosse de plus de cent kilos ». Peut-être mon horloger... Il était penché sur sa lecture, stylo en main, lunettes sur le nez, une chope de mousse posée devant lui. Il portait une chevalière pratiquement à chaque doigt.
Je m’assis à quelques tabourets, un œil dans sa direction. Ses traits étaient durs et son regard plus dur encore. Mais une certaine noblesse se dégageait du visage, cerné par un collier de barbe. Ma conviction revint en force : Moraz. Et j’étais d’accord avec Chopard. Face à lui, on pensait aussi sec : « coupable ».
Je commandai un café. Le gros homme demanda au barman, les yeux sur son journal :
— Petit noir. En six lettres.
— Café ?
— Six lettres.
— Espresso ?
— Laisse tomber.
Le serveur glissa une tasse dans ma direction. Je dis :
— Pygmée.
L’obèse me lança un bref regard au-dessus de ses lunettes. Il baissa de nouveau les paupières puis énonça :
— Conduite intérieure. Dix lettres.
Le type derrière son comptoir hasarda :
— Alfa-Romeo ? Je soufflai :
— Conscience.
Il me considéra plus longuement. Sans me quitter des yeux, il proposa :
— Manquent de culture. Sept lettres.
— Friches.
À mes débuts, du temps des planques, j’avais passé des heures à remplir des cases de mots croisés. Je connaissais par cœur ces définitions jouant sur les sens et les mots. Le joueur eut un mauvais sourire :
— Un champion, hein ?
— Porte-poisse. Neuf lettres.
— Scoumoune ?
Je plaquai ma carte tricolore sur le comptoir :
— Flicaille.
— C’est censé être drôle ?
— À vous de voir. Vous êtes bien Richard Moraz ?
— On est en Suisse, mon pote. Ta carte, tu peux te la foutre où je pense.
Je rangeai mon document et lui offris mon plus beau sourire :
— J’y songerai. En attendant, des réponses à quelques questions, vite fait, sans histoire, ça vous va ?
Moraz vida sa bière puis ôta ses lunettes, qu’il glissa dans la poche centrale de sa salopette :
— Qu’est-ce que tu veux ?
— J’enquête sur le meurtre de Sylvie Simonis.
— Original.
— Je pense que ce meurtre est lié à celui de Manon.
— Encore plus original.
— Alors, je viens vous voir.
— Mon pote, tu fais vraiment dans le jamais-vu.
L’horloger s’adressa au barman, qui astiquait son percolateur :
— Donne-moi une autre pression. La connerie, ça me donne soif.
Je glissai sur l’insulte. J’avais déjà cadré le personnage : fort en gueule, agressif, mais plus malin que sa grossièreté ne le laissait supposer.
— Quatorze ans après, il faut encore qu’on m’emmerde avec ça, reprit-il d’une voix consternée. Tu connais mon dossier d’accusation, non ? Y avait pas une ligne qui tenait la route. Leur gros morceau, c’était un jouet, une machine pour trafiquer les voix, fabriquée dans l’atelier où travaillait ma femme.