— Je suis au courant.
— Et ça te fait pas rire ?
— Si.
— C’est encore plus drôle quand on sait que j’étais en instance de divorce. Avec ma morue, on se parlait plus que par lettres recommandées. Pas mal pour des complices, non ?
Il empoigna sa nouvelle chope et en siffla la moitié, d’un coup. Quand il la reposa, des traînées de mousse trempaient sa barbe. Il conclut, après un revers de manche :
— Tout ça, c’étaient des idées de Frouzes !
J’observai encore ses mains, surtout ses bagues. L’une représentait une étoile, incrustée dans un entrelacs byzantin. Une autre était frappée de torsades et d’arabesques. Une autre encore se creusait en un cercle, barré d’une tige, à la manière d’un collier de prisonnier. Une voix me murmura encore : « coupable ». C’était la voix de Chopard, avec sa théorie des 30 %.
— Vous aviez déjà eu affaire à la justice.
— Mon détournement de mineure ? Mon pote, c’est moi qu’aurais dû porter plainte. Pour harcèlement sexuel !
Il but encore une fois, à la santé de son humour. J’allumai une cigarette :
— Il y a aussi votre absence d’alibi.
— 17 h 30 : qu’est-ce qu’on fait à cette heure-là ? On rentre chez soi. Avec vous, les flics, il faudrait toujours organiser un cocktail à l’heure du crime. Pour qu’une centaine de personnes puissent vous servir un alibi sur un plateau.
Il s’envoya une dernière goulée puis posa lourdement sa chope.
— Plus j’te regarde, dit-il, plus j’me dis que tu connais pas mon dossier. T’as pas l’air dans l’coup, mon pote. Je me demande si t’as la moindre autorité dans cette affaire, même du côté français.
— Vous aviez un mobile.
Il ricana encore. Finalement, cette conversation paraissait l’amuser. À moins que la bière ne développe sa joie de vivre :
— C’est la meilleure de l’histoire. J’aurais tué une enfant, par jalousie professionnelle ? (Il tendit sa grosse main devant lui.) Regarde cette paluche, mon pote. Elle est capable de faire des miracles. Sylvie avait la main d’or, c’est vrai. Mais moi aussi, tu peux demander aux collègues. D’ailleurs, j’ai eu finalement ma promotion. Tout ça, c’est un fatras de conneries.
— Vous auriez pu téléphoner à Sylvie, des mois durant, rien que pour lui nuire.
— Tu connais rien à l’affaire. Si t’étais mieux renseigné, tu saurais que le soir du meurtre, le tueur est venu jusqu’à l’hôpital pour appeler Sylvie Simonis. La narguer d’une cabine, à quelques mètres de sa chambre.
J’ignorais ce détail. Le mammouth continuait :
— Il a utilisé la cabine téléphonique du hall de l’hôpital. Tu me vois, avec mon bide, me glisser là-dedans ? (Il se frappa le ventre.) Le voilà, mon alibi !
— Vous étiez peut-être plusieurs.
L’horloger s’extirpa de son siège. Il tomba pesamment sur ses jambes et se planta devant moi. Il était moins grand que moi mais devait peser cent cinquante kilos.
— Tu vas te tirer, maintenant. Ici, t’es dans mon pays. T’as aucun droit. À part celui de te prendre mon poing sur la gueule.
— La main d’or, hein ?
Je lui plaquai le bras droit sur le comptoir et écrasai ma Camel sur une de ses bagues. Il eut un mouvement réflexe pour lever le poing mais je maintins ma prise.
— Je m’appelle Mathieu Durey, dis-je, Brigade Criminelle de Paris. Tu peux te renseigner : on pourrait tapisser cette pièce avec mes PV d’arrestations. Et c’est pas parce que je respecte les règles...
L’homme haletait comme un caniche.
— Je te sens impliqué dans ce merdier, mon gros. Jusqu’au nez. Je sais pas encore comment, ni pourquoi, mais tu peux être sûr que je ne me casserai pas d’ici avant d’avoir obtenu les réponses. Et ni tes avocats, ni ta frontière de merde ne te protégeront.
Son visage suait la haine par tous les pores. Je lâchai son bras, pris ma tasse et la vidai d’un trait :
— Fondu au noir. Neuf lettres.
— Obscurité ?
— Carbonisé. À bientôt, « mon pote ».
39
MA PREMIÈRE ESCAPADE suisse me laissait un goût amer. Passé les douanes, je mis le cap vers le nord-est, en direction de Morteau. À mesure que j’approchais de la ville, des panneaux en forme de saucisses me souhaitaient la bienvenue. Charmant. Je tombai sur la ville, enfoncée dans une vallée étroite. Ses toits bruns se multipliaient, couleur d’opium, ou, pour rester dans le ton, couleur de boudin.
Patrick Cazeviel travaillait dans un centre aéré, près du mont Gaudichot, au sud de Morteau. Je suivis ma carte et pris une départementale. Très vite, un panneau indiqua la direction du centre de loisirs, énumérant déjà les activités possibles : kayak, escalade, VTT, etc.
J’avais du mal à imaginer Cazeviel dans ce contexte. Depuis la tragédie de Manon, il avait été plusieurs fois soupçonné de cambriolages sérieux. Je ne voyais pas un tel lascar dans la peau d’un animateur. Ce n’était plus une réinsertion, mais une rédemption miraculeuse.
Je suivis un chemin de terre et découvris une grande construction de rondins noirs, formant angle droit, et rappelant les ranchs des premiers colons américains, isolés dans des forêts virginales. Dès que je mis un pied dehors, la rumeur des enfants m’accueillit. On était samedi : le centre devait afficher complet.
J’actionnai la poignée et pénétrai dans un réfectoire. Des dizaines de manteaux étaient suspendus. Une baie vitrée s’ouvrait sur une pente d’herbe rase, qui descendait jusqu’à un lac. Une quarantaine d’enfants couraient, s’agitaient, hurlaient, comme si une ivresse particulière montait des pelouses. Je trouvai une nouvelle porte et passai dehors.
Il y avait dans l’air un parfum de joie, d’allégresse irrésistible. Le lac gris, les arbres verts, l’odeur d’herbe fraîche, ces cris qui s’élevaient en clameur... Cette cour de récréation sans limite, éclatante dans l’air froid, remuait en moi une partie enfouie, oubliée. Non pas un souvenir d’enfance, mais une promesse de bonheur, qu’on porte toujours en soi, sans pouvoir jamais la formuler, ni même la concevoir. Un goût de paradis, irraisonné, sans concrète justification.
Une voix stoppa ma rêverie.
Un animateur voulait savoir ce que je foutais là.
Je prétendis être un ami de Cazeviel. On m’indiqua, au-delà de l’aile droite, les bois qui surplombaient le plan d’eau. Je coupai à travers le gazon, évitant un match de foot, contournant une balle au prisonnier, et découvris un nouveau sentier, qui serpentait vers les sapins.
À l’orée de la forêt, un potager déployait ses allées noires et symétriques. Un homme accroupi, près d’une brouette, s’affairait. Je marchai jusqu’à lui, entre les laitues et les pieds de tomates.
— Patrick Cazeviel ?
L’homme leva la tête. Torse nu, il se tenait à genoux, les deux mains dans la terre. Il avait le crâne rasé, des traits réguliers, mais avec quelque chose d’inquiétant. Cette belle gueule avait aussi un côté « Freddy Kruger », le tueur aux lames de fer qui vient éventrer les adolescents dans leur sommeil.
— Patrick Cazeviel ?
Il se mit debout, sans un mot. Ce que j’avais pris pour une illusion d’optique, l’ombre des feuillages sur sa peau, était réel. Fabuleusement réel. L’homme avait le torse entièrement tatoué. Des dessins fiévreux, entrelacés, couvraient sa poitrine et ses bras. Deux dragons orientaux grimpaient sur ses épaules ; un aigle déployait ses ailes sur ses pectoraux ; un serpent bleu nuit s’enroulait autour de ses abdominaux. Il ressemblait à une créature recouverte d’écailles.