— C’est moi, dit-il en lançant une laitue dans sa brouette. Vous êtes qui ?
— Je m’appelle Mathieu Durey.
— Vous êtes de Besançon ?
— Paris. Brigade Criminelle.
Il me détailla, sans se gêner. Je songeai à ma propre allure. Le manteau flottant, le costume froissé, la cravate de travers. Nous étions aussi caractéristiques l’un que l’autre — le flic et l’ex-taulard. Deux caricatures dans le vent d’après-midi. Cazeviel esquissa un sourire :
— Sylvie Simonis, hein ?
— Toujours. Et sa fille, Manon.
— On est un peu loin de votre juridiction, non ?
Je souris en retour et lui offris une cigarette. Il refusa d’un signe de tête.
— Ce que je propose, dis-je en allumant la mienne, c’est une conversation amicale.
— Je suis pas sûr de vouloir des amis dans votre style.
— Quelques questions, et je retourne à ma voiture, vous à vos salades.
Cazeviel scruta le lac qui se déployait sur ma gauche. Argent gris et bleu du ciel. Il ôta ses gros gants de toile et les frappa l’un contre l’autre.
— Café ?
— Avec plaisir.
Il se laissa choir sur un tas de terre et tendit le bras derrière la brouette. Il attrapa un Thermos et un gobelet. Il dévissa le capuchon de la bouteille, qu’il retourna pour obtenir une deuxième tasse. Il y versa avec précaution le café. Je voyais ses muscles jouer sous ses tatouages. Il avait quarante-cinq ans, je le savais par les articles, mais son corps en paraissait trente.
Je saisis le gobelet qu’il me tendait et m’installai sur un amas de glaise. Il y eut un silence. Cazeviel semblait insensible au froid. Je songeai au gosse orphelin, qui avait fait un serment à Sylvie Simonis.
— Qu’est-ce que vous voulez savoir ?
— Comme tout le monde.
— Mec, c’est de l’histoire ancienne. Y’a longtemps qu’on m’emmerde plus avec ça.
— Ce ne sera pas long.
— Je t’écoute.
— Qu’est-ce qui vous a poussé à avouer le meurtre de Manon ?
— Les gendarmes.
Je bus une gorgée de café — tiède, mais bon — et pris un ton ironique :
— Ils vous ont secoué et vous avez craqué ?
— C’est ça.
— Sérieusement, qu’est-ce qui vous a pris ?
— Je voulais les faire chier. Pour eux, j’étais forcément coupable. Ils en avaient rien à foutre que Sylvie soit pour moi comme une sœur. Pour ces connards, y avait que mon casier qui comptait. Alors, je leur ai dit : « O.K., les mecs, coffrez-moi. » (Il croisa ses deux poignets, attendant les menottes.) Je voulais les pousser jusqu’au bout de leur logique de merde.
Cazeviel parlait avec une lenteur, une indolence troublante. Une souplesse qui rappelait les reptiles sur sa peau.
— Avec votre cursus, c’était plutôt risqué, non ?
— Le risque, je vis avec.
L’homme ressemblait bien au protecteur que j’avais imaginé. Un ange gardien, mais inquiétant, menaçant. Je revins sur un détail qui me préoccupait :
— En 1986, vous sortiez de prison.
— C’est dans mon CV.
— Sylvie était mariée, mère de famille, brillante horlogère. Vous aviez des contacts avec elle ?
— Non.
— Comment l’avez-vous retrouvée ? Elle ne portait plus son nom de jeune fille.
Il me regarda avec curiosité. L’ennemi était donc plus dangereux qu’il n’avait cru, mais cette découverte ne semblait lui faire ni chaud ni froid. Il sourit :
— Ta clope, ça tient toujours ?
Je lui offris une Camel. J’en repris une au passage.
— Je vais te faire une confidence. Un truc que j’ai jamais dit à personne.
— En quel honneur ?
— Je sais pas. Peut-être parce que t’as l’air aussi allumé que moi. Après la taule, je me suis installé à Nancy, avec des collègues. Notre tactique, c’était d’attaquer la Suisse. Chaque nuit, on passait la frontière en douce. De l’autre côté, une bagnole nous attendait. On cassait à Neuchâtel, Lausanne... Genève même, parfois.
Je passai au tutoiement :
— N’oublie pas que je suis flic.
— Y’a prescription, mon gars. Bref, on a compris qu’il y avait aussi du blé à se faire de ce côté-ci de la frontière, dans certaines baraques de notables. Sartuis, Morteau, Pontarlier... Une nuit, on a cassé un atelier bizarre, rempli d’horloges précieuses. C’est alors que j’ai vu les photos. Des photos de Sylvie et de sa fille. Putain : j’étais chez elle ! L’amour de ma jeunesse, qui s’était mariée et qui avait une petite fille.
Il prit une taffe, pour digérer, encore une fois, sa surprise — et son amertume.
— J’ai dit aux autres de tout remettre en place. Y’a eu un peu de chahut mais ils se sont calmés. Après ça, j’ai recontacté Sylvie.
— Elle était déjà veuve, non ?
Il souffla sur l’extrémité incandescente de sa cigarette, qui passa au rose vif :
— Je me suis fait des idées, c’est vrai. Mais nos routes pouvaient plus se croiser.
— En tant que chrétienne, elle te sermonnait ?
— Pas son genre. Et elle était pas assez naïve pour penser qu’avec quelques baratins de curé, j’allais reprendre le droit chemin. M’enterrer dans une scierie, pour un salaire de misère.
— C’est ce que tu as fait pourtant, parfois.
— Parfois, oui. Mes périodes de calme.
— Comme aujourd’hui ?
— Aujourd’hui, c’est différent.
— Qu’est-ce qui est différent ?
Cazeviel s’envoya une rasade de café sans répondre.
— À la mort de Manon, comment tu as réagi ?
— La colère. La rage.
— Elle t’avait parlé des coups de fil anonymes ?
— Non. Elle m’avait rien dit... Sinon... Je l’aurais protégée. Rien ne serait arrivé.
— Avouer le meurtre aux gendarmes, ce n’était pas respectueux de son chagrin.
Il me lança un regard assassin. Tout son torse se tendit, ses tatouages s’animèrent. Un instant, je crus qu’il allait me sauter à la gorge, mais il résuma d’une voix calme :
— Mec, c’était un problème entre moi et les keufs, compris ?
Je n’insistai pas.
— Sylvie avait des soupçons au sujet du véritable meurtrier ?
— Elle a jamais rien voulu me dire. La seule chose dont je suis sûr, c’était qu’elle ne croyait pas à l’enquête des gendarmes. Leurs pistes foireuses et leurs mobiles à la con.
— Et toi, quelle est ta conviction ?
Il regarda encore une fois le lac, tirant sur sa clope jusqu’à son extrême fin.
— Pour accuser, y faut des preuves. Personne n’a jamais su qui a tué Manon. Peut-être un cinglé, qu’a frappé au hasard. Ou un mec qui haïssait Sylvie et sa fille, pour une raison inconnue. Y’a qu’un truc qui est clair : le salopard court toujours.
— Pour toi, c’est le même homme qui a frappé à quatorze ans de distance ?
— Aucun doute.
— Tu as des soupçons ?
— Je te dis que j’emmerde les soupçons.
— Tu n’as jamais enquêté, par tes propres moyens ?
— J’ai pas dit mon dernier mot.