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Coup d’œil à ma montre : 19 h 10. Plus d’une demi-heure que je rôdais ici sans le moindre résultat. Au bout de la coursive, je repérai un nouvel escalier, abrupt et étroit. Je grimpai à la verticale jusqu’au grenier aménagé, dont le plafond mansardé était tapissé de laine de verre. Deux vasistas perçaient la pente. Je ne pouvais pas allumer ici mais j’y voyais suffisamment.

Ce devait être le bureau de Sylvie. Au sol, une moquette de couleur écrue. Aux murs, des panneaux de tissu clair. Le mobilier se résumait à une planche posée sur deux tréteaux, des meubles-classeurs, une armoire. J’ouvris les rangements. Vides. Des meubles qui devaient avoir abrité toute la comptabilité de Sylvie, ses papiers administratifs, mais qui avaient été nettoyés.

Malgré le froid, la chaleur de mon corps ne cessait de monter. Mon manteau pesait des tonnes, ma chemise collait à ma peau. Quelque chose me retenait encore. Je sentais qu’il y avait un truc à trouver dans cette maison. Une planque où Sylvie avait conservé tout ce qui concernait la mort de sa petite fille.

Une idée.

Je redescendis dans le séjour et ouvris, avec précaution, les vitrines. Les horloges. Les socles. Les boîtiers. Des recoins et profondeurs pour dissimuler un secret. Je manipulai les pendules, les soulevant, les secouant, ouvrant leurs entrailles. À la cinquième, je trouvai un tiroir encastré dans la base. Je l’ouvris et n’en crus pas mes yeux : une cassette audio. Je songeai aux enregistrements des appels téléphoniques du tueur. Je saisis ma trouvaille et reposai l’horloge. Une première prise. D’autres objets devaient contenir d’autres indices...

Le canon d’une arme se planta dans ma nuque.

— Ne bougez pas.

Je me figeai.

— Tournez-vous lentement et mettez vos mains sur la table.

Je reconnus l’élocution. Stéphane Sarrazin.

— Je pensais qu’on s’était mis d’accord, vous et moi.

Je pivotai de trente degrés et plaquai mes deux mains sur le pupitre de travail. Le gendarme se livra à une fouille rapide, attrapant mon automatique, palpant mes poches.

— Tournez-vous. Face à moi.

Ses cheveux noirs se découpaient, très nets sur son front. Ses yeux rapprochés traçaient avec l’arête du nez une croix, ou un poignard sombre. Il ressemblait à Diabolik, un héros de bande dessinée italienne des années soixante. Il tenait maintenant un automatique dans chaque main.

— Violation de domicile. Destruction d’indices. Vous êtes mal parti.

— Quels indices ? (Je tenais la cassette au creux de ma main repliée.) Vous avez déjà tout ratissé ici.

— Peu importe. Le juge Magnan appréciera.

— Pourquoi vous méfier de moi ? Pourquoi refuser mon aide ?

— Votre aide ?

— Vous êtes dans une impasse. Il y a quatorze ans, vos collègues n’ont rien trouvé. Cette année, vous n’avez pas plus de résultat. L’affaire Simonis est une énigme.

Le gendarme hocha la tête avec indulgence. Il portait le pull bleu réglementaire, barré d’une rayure blanche. Ses galons scintillaient dans l’obscurité.

— Je vous avais dit de disparaître, dit-il en rengainant son arme et en glissant la mienne dans sa ceinture.

— Pourquoi ne pas faire équipe ?

— Vous avez la tête dure. Qu’est-ce que vous avez à foutre de l’affaire Simonis ?

— Je vous le répète. Cette enquête intéressait un ami.

— Bobards. Si votre pote était venu enquêter ici, je l’aurais repéré.

— Il était peut-être plus discret que moi. Personne ne paraît l’avoir rencontré.

Le gendarme se tourna vers la baie vitrée, les mains dans le dos. Il se détendait. Devant lui, Sartuis s’enfonçait dans les ténèbres.

— Durey, la porte est derrière vous. Vous venez chercher votre arme demain matin à la gendarmerie et vous dégagez. Si vous êtes encore à Sartuis à midi, j’appelle le Proc.

Je me dirigeai vers le couloir, à reculons, feignant un mélange de colère contenue et de docilité. J’ouvris la porte principale et me pris une violente rafale dans le visage. Je suivis la route jusqu’au rond-point, sans couper à travers les pâturages.

La nuit était pure et claire. Le ciel pétillait d’étoiles. J’atteignis la voie sans issue où était garée ma voiture. Je lançai un regard derrière moi, en direction de la maison. Sur le seuil, Stéphane Sarrazin m’observait, en position martiale.

Je me glissai dans ma voiture et risquai un sourire.

La cassette était toujours dans ma main.

41

La petite fille est prisonnière,

Dans la maison des pas perdus.

Aiguilles de pin, aiguilles de fer,

La petite fille ne chantera plus...

C’était une comptine.

Chantée sur quelques notes.

Une mélopée qui sonnait faux. La voix, surtout, était malsaine. Un timbre atrophié, ni grave ni aigu, ni masculin ni féminin. Seulement dissonant, et en même temps étrangement doux.

Je stoppai le magnétophone. J’avais déjà écouté la bande une bonne vingtaine de fois. J’étais installé dans le dortoir, bouclé à double tour, muni du lecteur de cassettes du père Mariotte.

L’enregistrement comportait trois messages, sans date ni commentaire. Des appels du Corbeau que Sylvie Simonis avait conservés. Je les avais déjà copiés sur mon Mac — son et texte. Personne ne m’avait prévenu de ce détail sophistiqué : les agressions anonymes n’étaient pas parlées, mais chantées. Assis sur mon lit, entouré par les rideaux beiges, j’appuyai sur la touche Lecture.

La petite fille est en danger,

Tant pis pour elle, tout est perdu.

Il est trop tard, l’heure a sonné

La petite fille ne chantera plus...

J’imaginais la bouche qui produisait de tels sons, le visage dont émanait cette voix. Un être défiguré, une face zoomorphe. Ou encore une face blessée, emmaillotée, dissimulée... Je me rappelai l’énigme du transformateur de voix, la piste que les gendarmes avaient suivie et qui avait abouti à l’inculpation de Richard Moraz. Je ne comprenais pas comment Lamberton et ses hommes avaient pu s’obstiner dans cette direction.

J’avais déjà entendu des voix déformées artificiellement — par l’hélium, un Vocoder ou tout autre filtre électronique. Elles ne sonnaient jamais comme celle-ci. Elles ne possédaient pas ce caractère détimbré, difforme, mais étrangement... naturel.

Troisième message :

La petite fille est dans le puits,

Malheur à ceux qui n’ont pas cru.

Au fond de l’eau tout est fini

La petite fille ne chante plus...

J’arrêtai la machine. Sans doute l’ultime message, celui qui avait aiguillé les gendarmes vers le puisard. Sylvie avait eu la présence d’esprit de l’enregistrer, alors qu’elle était à l’hôpital. Dans quel état d’esprit pouvait-elle être ? Pourquoi avait-elle laissé sa fille sans protection malgré ces menaces ?