— Ce n’est pas ainsi que ça se passe ?
— Non. On vient plus tard et les patients l’ont déjà prise. Il nous suffit de regarder le thermomètre sur la table de nuit et d’inscrire le chiffre.
— Le malade peut donc être absent de sa chambre ?
— Oui.
— C’était le cas pour Sylvie Simonis ?
— Je crois, oui.
— Oui ou non ? hurlai-je.
— Oui. Quand je suis passée, elle n’était pas là. J’ai noté le chiffre et je suis sortie.
— Vous ne savez pas combien de temps a duré son absence ?
— Non. Elle était libre de ses mouvements. Elle était seule dans sa chambre. Elle pouvait disparaître plusieurs heures. Personne ne s’en serait rendu compte.
Je me tus. L’alibi de Sylvie Simonis n’existait plus. L’infirmière tenta de se justifier :
— J’ai menti mais à ce moment-là, ce n’était pas si grave. Personne ne la soupçonnait. C’était tellement horrible, ce qui venait d’arriver. Elle était la victime, vous comprenez ?
— Vous savez autre chose.
— Je... (Elle se palpa le visage, du bout des doigts, comme si elle avait reçu des coups.) C’est plus tard, en fait. Des mois après. Quand une reconstitution a été organisée.
— Avec Patrick Cazeviel ?
Elle approuva de la tête :
— Les journaux parlaient d’un puits, dans la station d’épuration. Et aussi d’une grille rouillée qui n’était plus à sa place. Ça m’a rappelé un détail. Le soir du meurtre, quand les gendarmes ont prévenu Sylvie, elle a préparé son sac. Les médecins avaient donné leur accord pour sa sortie. Je l’ai aidée. Son imperméable... Il portait des traces de rouille.
— Ce détail vous a frappée ?
— Les marques étaient bizarres. Comme une trame, vous voyez ? Et elles semblaient... récentes. Quand j’ai lu l’article, j’ai pensé à la grille et j’ai compris.
— Pourquoi vous n’en avez pas parlé à ce moment-là ?
— C’était trop tard. Et je... je ne pouvais pas imaginer un truc aussi horrible.
Je conservai le silence. Nathalie Katsafian continuait :
— Il y avait aussi autre chose... À la même époque, j’avais entendu les médecins discuter entre eux, à propos du kyste dont souffrait Sylvie. Un kyste à l’ovaire. Ils parlaient d’un film américain, dans lequel une fille provoque volontairement ce kyste, en prenant des œstrogènes. Je... Enfin, je me suis dit que Sylvie avait pu faire pareil. Et tout manigancer.
— Vous aviez un indice ?
— Oui. Dans sa salle de bains, j’avais remarqué un détail. Il y avait des médicaments.
— Des œstrogènes ?
— Je ne sais pas.
— Où voulez-vous en venir ?
— Les plaquettes à l’intérieur... Ce n’était pas le médicament indiqué sur la boîte.
— C’était des hormones ou non ?
— Je n’en sais rien !
Nathalie Katsafian s’effondra en sanglots. Le témoignage de cette femme aurait suffi à envoyer Sylvie Simonis vingt ans sous les verrous — ou en asile psychiatrique, section UMD, l’Unité pour Malades Difficiles. Littéralement, je me sentais devenir gris. Mes organes se transformaient en terre, ma bouche se remplissait de cendre.
Sylvie Simonis se profilait en mère infanticide. C’était la même mosaïque, constituée des mêmes pièces, mais dessinant un tout autre portrait. Une Médée, plus vraie que nature.
Je posai mes mains sur les épaules de la jeune femme et murmurai une prière. De toute mon âme, je suppliai Notre Seigneur de lui accorder le repos, une existence sans remords. Je me relevai, saisis la poignée de la porte, quand une dernière idée me traversa.
Je fouillai dans ma veste et sortis le portrait de Luc. L’infirmière regarda la photo. Ses sanglots redoublèrent.
— Oh, mon Dieu...
— Vous le connaissez ?
— Il est venu m’interroger, oui, hoqueta-t-elle.
Je pris le coup au plexus. C’était la première fois, dans cette putain de ville, que quelqu’un reconnaissait Luc.
— Quand exactement ?
— Je ne sais pas. Cet été. En juillet, je crois.
— Il vous a interrogée sur Sylvie Simonis ?
— Oui... Enfin, non. Il en savait plus que vous. Il cherchait une confirmation. Il avait deviné que l’alibi de l’hôpital ne tenait pas. Il disait qu’il y avait eu le même coup dans une affaire célèbre. Francis Heaulme, je crois.
Exact. En mai 1989, Francis Heaulme avait été innocenté du crime d’une quinquagénaire, près de Brest. Il se trouvait soi-disant à ce moment-là au centre hospitalier Laennec de Quimper. Son relevé de températures l’attestait. Plus tard, l’alibi avait été déjoué. Une voix au fond de moi : « Luc est meilleur flic que toi. »
— Qu’est-ce que vous lui avez dit ?
— La même chose qu’à vous. J’ouvris la porte et m’éclipsai.
Une seule pensée battait sous mon crâne. Luc Soubeyras avait trouvé son diable à Sartuis. Et ce diable s’appelait Sylvie Simonis.
48
JE SECOUAI chaque pendule.
Je palpai, tournai, auscultai chaque socle, chaque mécanisme.
Coffrages ornés, cadrans cerclés d’or, sabliers de bois verni. Pas l’ombre d’une trappe, ni d’un panneau coulissant. J’avais décidé de retourner la maison aux horloges de fond en comble. De ne pas négliger un millimètre dans cette baraque. Si Sylvie Simonis avait vénéré le démon ici, ce culte avait laissé des traces.
Reposant la dernière montre sur son étagère, je dus me rendre à l’évidence. La pêche était nulle. Je balayai l’espace du regard. Devant le pupitre, j’étudiai chaque instrument, retournai la planche, scrutai les pieds. Rien. J’observai les lattes du parquet, la surface des murs. Rien non plus. Aucune paroi pivotante, aucun son creux.
J’ôtai mon manteau. Je grimpai les marches quatre à quatre, fonçai sur la coursive et me jetai dans l’escalier du grenier. Le bureau de Sylvie. J’allais procéder avec rigueur, fouillant chaque pièce en partant du haut pour descendre jusqu’à la cave et au box de la voiture.
Je m’attaquai aux meubles de rangement — l’intérieur, l’extérieur : rien à signaler. Je m’agenouillai, tâtai le dessous de chaque bloc. Pas de faille, pas d’aspérité. Les murs étaient revêtus de toile. Je déplaçai le mobilier vers le centre de la pièce, attrapai un cutter sur la planche à tréteaux et perçai le tissu. Je décollai chaque panneau. Rien. Je frappai le mur en différents points, guettant une résonance. Que dalle. Je me tournai vers le plafond mansardé, tapissé de laine de verre. À grands coups de lame, je crevai la paroi en divers endroits, plongeai ma main à l’intérieur. J’en tirai de grosses poignées de laine et rien de plus. Pas d’objets enfouis, pas d’ouverture dissimulée.
J’arrachai la moquette. J’enfonçai ma pointe dans les rainures du plancher, les suivant patiemment, l’une après l’autre. Nada. J’appuyai sur chaque latte, dans l’espoir d’en découvrir une qui ne serait pas fixée. Sans résultat. Je me relevai, en sueur, et contemplai le sol, le bois nu couvert de touffes de laine, de lambeaux de tissu et de moquette. Une fausse route ?