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La phrase latine — « qui ne dit mot consent » — parut l’achever. Il happait l’air comme un poisson sur le sable. Ses paupières ne cessaient de cligner.

— Vous...

— Thomas est venu vous voir. Il vous a prévenu que Manon était menacée, que sa mère était une cinglée de Satan. Mais vous n’avez pas pris ces histoires au sérieux. Vous êtes un prêtre moderne, non ? Alors, vous...

Je m’arrêtai. Son expression s’était figée en une grimace de stupeur.

— Sylvie Simonis possédée ? bredouilla-t-il. Qu’est-ce que vous racontez ?

Il y eut un instant de flottement. À l’évidence, il ne voyait pas de quoi je parlais. Je baissai d’un ton :

— J’ai trouvé des objets sataniques dans la maison aux horloges. Thomas Longhini, avant le meurtre, avait averti son entourage. Il parlait d’un diable qui menaçait Manon. Il parlait d’un danger réel. Mais personne ne l’a écouté. (Je plantai mes yeux dans ses pupilles claires.) Il n’est pas venu vous voir, peut-être ?

— Pas lui, non...

Le prêtre se releva avec difficulté et s’assit sur le banc.

— Qui est venu ?

— Sylvie... Sylvie Simonis. Plusieurs fois.

— Dans son état ?

Le père Mariotte fit non de sa tête pantelante. Son expression trahissait la sincérité, et aussi la consternation :

— Sylvie n’a jamais été possédée.

— Qui d’autre ?

— Manon. C’est elle qui présentait des signes de possession.

Quoi ?

— Asseyez-vous, souffla-t-il. Je vais vous raconter.

Je m’écroulai sur le banc à mon tour. L’édifice que je venais de construire s’effondrait une nouvelle fois. Mariotte ouvrit un casier et en sortit une bouteille aux reflets mordorés. Il me la tendit :

— Vous avez l’air d’avoir du cran, mais ça ne vous fera pas de mal. Je refusai et allumai une Camel, en m’y reprenant à plusieurs fois.

Le prêtre s’enfila une gorgée.

— Allez-y. Je vous écoute.

— Sylvie est venue une première fois. En mai 1988. Selon elle, sa fille était possédée.

— Quels étaient les signes de l’emprise ?

— Manon organisait des cérémonies, des sacrifices.

— Donnez-moi des exemples.

— À côté de leur première maison, il y avait une ferme. Les paysans s’étaient plaints. Manon volait des bagues à sa mère. Elle les enfilait sur le cou des poussins. Les bestioles crevaient au bout de quelques jours, étouffés par leur propre croissance.

— Les enfants ont des tendances cruelles. Ça ne fait pas d’eux des possédés.

— Elle avait aussi mutilé sa tortue. Les pattes d’abord, puis la tête. Elle l’avait sacrifiée au centre d’un pentagramme.

— Qui lui avait montré ce signe ?

— Sylvie pensait que c’était son père, avant de mourir.

— Il était impliqué dans le satanisme ?

— Non. Mais il était à la dérive. Selon Sylvie, il voulait corrompre sa fille, par pure perversité.

— Il y avait autre chose entre le père et la fille ?

— Sylvie n’a jamais parlé de ça. Elle affirmait que Manon n’était pas une victime. C’était tout le contraire. Elle était... maléfique.

— Que lui avez-vous dit ?

— J’ai essayé de l’apaiser. Je lui ai donné des conseils spirituels. Je l’ai exhortée à voir un psychologue...

— Elle l’a fait ?

— Non. Elle est revenue, un mois plus tard. Plus agitée encore que la première fois. Elle disait que c’était la maison qui était démoniaque. Que Satan avait jailli d’une des horloges, qu’il habitait maintenant le corps de sa fille. Comment aurais-je pu croire de telles histoires ?

— Manon avait commis d’autres actes sadiques ?

— Elle tuait des animaux. Elle prononçait des obscénités. Quand Sylvie lui demandait pourquoi elle se comportait ainsi, elle répondait qu’elle suivait leurs ordres.

— Les ordres de qui ?

— Des démons.

— Filez-moi votre bouteille. Je bus une rasade. La brûlure s’insinua dans ma poitrine. Je revis la petite fille à la beauté blonde. Elle me paraissait maintenant inquiétante, sournoise, malfaisante. Je rendis la bouteille à Mariotte :

— Cette fois, vous l’avez prise au sérieux ?

— Oui, mais pas de la façon qu’elle souhaitait. Je lui ai ordonné de voir au plus vite, à Besançon, un psychologue que je connaissais.

— Elle vous a écouté ?

— Pas du tout.

— Que voulait-elle ?

— Un exorcisme.

La mosaïque, une nouvelle fois, volait en éclats et dessinait un autre motif. Sylvie avait peur de Manon. Elle avait peur du diable. Elle avait peur de sa maison. Chrétienne fervente, elle se croyait cernée par des esprits qui l’attaquaient à travers ce qu’elle avait de plus précieux : sa fille.

Je repris :

— J’ai trouvé dans leur maison des objets sataniques. Une croix inversée, une bible souillée, une tête de diable... À qui appartenaient-ils ?

— À Manon. Sylvie les avait trouvés dans sa chambre.

— C’est absurde. Qui lui aurait donné ces objets ?

— Personne. Elle les avait trouvés à la cave. Sous les fondations de la maison. On a toujours dit que cette baraque avait été construite par des sorciers et...

— Je suis au courant. Mais ces objets ne sont pas aussi anciens. Qu’y a-t-il eu après ?

Le père Mariotte ne répondit pas. Il lissait lentement la brume de ses cheveux sur son crâne rose. Son visage s’était calmé mais il paraissait maintenant plus lourd, plus âgé. Après une nouvelle gorgée d’alcool, il murmura enfin :

— Pendant l’été, rien. Cette histoire m’obsédait. Je n’arrêtais pas de rôder devant leur maison, à vélo. J’étais tenté de sonner, de demander des nouvelles. Sylvie ne venait plus à la messe. Elle m’en voulait de n’être pas entré dans son jeu.

— Son « jeu » ? Vous appelez ça un jeu ?

— Écoutez, dit-il d’une voix plus ferme. Personne ne pouvait imaginer que les choses iraient aussi loin. Personne, vous m’entendez ?

— Vous pensiez que Sylvie inventait cette histoire ?

— Cette famille avait un problème, c’est tout. Une vraie psychose. De nos jours, qui croit encore en la possession ?

— À la Curie romaine, j’en connais encore pas mal.

— Oui, bon. Mais je suis un prêtre...

— Moderne, j’ai compris. Pourquoi Sylvie n’a-t-elle pas déménagé ?

— Vous ne l’avez pas connue. Têtue comme une mule. Elle s’était saignée pour acquérir cette maison. Il n’était pas question qu’elle la quitte.

— Elle est revenue vous voir ?

Mariotte but encore. On arrivait au moment crucial de l’histoire.

— Fin septembre, fit-il d’une voix râpeuse. Cette fois, elle était calme. Elle semblait... je ne sais pas comment vous dire..., revenue de tout. Elle avait fait le deuil de sa petite fille. Elle disait que Manon était morte. Que quelqu’un d’autre vivait maintenant auprès d’elle dans sa maison.

— Manon persistait dans son attitude ?

— Elle avait uriné sur une bible. Elle s’était masturbée devant un voisin. Elle parlait latin.

En filigrane, plusieurs vérités. Quand Thomas Longhini parlait d’un « diable » qui menaçait Manon, il ne parlait pas de Sylvie, il parlait d’une force horrible qui transformait, peu à peu, sa jeune amie. Quand Mme Bohn évoquait des « jeux dangereux », ce n’était pas Thomas qui les initiait, mais Manon. Tout cela aurait dû se résoudre dans un institut, auprès de spécialistes en schizophrénie. Mariotte continua :