— Vous connaissez un bon hôtel, à Catane ?
— Aucun problème.
L’homme plongea sa main sous le comptoir et attrapa un plan.
— Journaliste ?
— Pourquoi journaliste ?
— Vous ne venez pas pour l’éruption ?
— L’éruption ?
L’homme éclata de rire.
— L’Etna s’est réveillé hier. Une chance que vous ayez pu atterrir. Demain, la piste sera couverte de cendres. C’est sans doute le dernier vol avant longtemps.
— Vous n’avez pas l’air inquiet.
— Inquiet ? Pas du tout. On a l’habitude !
L’état d’urgence était pourtant instauré.
Sur la route, les Carabinieri avaient organisé des barrages, empêchant les véhicules de prendre la direction du volcan. J’allumai la radio et trouvai une émission d’informations. L’éruption de ce 28 octobre n’était pas ordinaire. Le volcan n’avait pas atteint une telle intensité depuis des dizaines d’années. Des fissures s’étaient produites sur deux versants à la fois. Une première éruption sur la face nord, aux environs de 2 heures du matin, avait ravagé le site touristique de Piano Provenzana, à 2 500 mètres d’altitude. Puis une autre fissure s’était creusée versant sud, s’approchant d’un autre refuge, au-dessus du village de Sapienza. On parlait maintenant de failles gigantesques, s’ouvrant sur deux kilomètres de largeur.
Je coupai la radio. Il me semblait entendre un grondement sourd, ponctué de déflagrations. Je m’arrêtai sur la bande d’arrêt d’urgence et tendis l’oreille. Oui : des coups de tonnerre brefs, compacts. Les détonations de l’Etna dans les ténèbres. Je pouvais sentir, sous le tapis de sol, les ondes sismiques.
Je démarrai de nouveau, plus fasciné qu’effrayé. D’après mon plan, je roulais du côté sud du volcan. Je discernais déjà la lueur rouge d’une des failles, ainsi que les fontaines et les coulées de lave en fusion, qui dessinaient des traînées dans la nuit.
Quand l’Etna fut bien en vue, je stoppai à nouveau. La route était sillonnée de véhicules filant à pleine vitesse, gyrophares allumés, sirènes hurlantes, dans une atmosphère de fin du monde.
Le volcan enneigé était coiffé d’un intense halo orangé, qui rappelait le jaune d’un œuf arasé, gigantesque. Tout autour, des projections lézardaient le ciel, particules de feu, éclaboussures de fusion, comme lancées à la catapulte. La lave s’écoulait sur les versants, lente, puissante, inéluctable. Je restai hypnotisé. Impossible de ne pas voir dans cette éruption un présage. Le souffle du diable m’accueillait. Je songeai à ce passage de l’Apocalypse de Saint-Jean :
Le second ange sonna de la trompette,
et il tomba sur la mer
comme une grande montagne brûlante...
Parmi les fumées noires qui s’échappaient du cratère, un visage se dessinait. La face déformée de Pazuzu, babines retroussées, yeux injectés. Dans les bouillons de vapeurs, l’Ange noir grimaçait et me tirait la langue. Une langue charbonneuse, fendillée, qui léchait les flammes du volcan et m’invitait à m’approcher jusqu’à me perdre au fond du cratère.
57
LE LENDEMAIN MATIN, au réveil, j’allumai la télévision. Je n’eus pas à chercher loin pour tomber sur des nouvelles du volcan. La lave poursuivait sa progression. La coulée du versant nord était descendue jusqu’à 1 500 mètres d’altitude, sur un front de 400 mètres. La pinède de Linguaglossa flambait, alors que des Canadair arrosaient les arbres pour essayer de freiner le désastre. Au sud, l’amplitude de la lave dépassait un kilomètre. Des projections de cendres avaient entraîné l’évacuation de Sapienza. Des deux côtés, des bulldozers élevaient des digues de terre pour freiner la coulée, tandis qu’on aspergeait ses bords, les transformant en deux remparts refroidis.
Images sidérantes. Des fleuves incandescents coulaient sur les pentes, parcourant plusieurs mètres par seconde. Le magma en fusion craquait, roulait, avançait, comme un gigantesque serpent, dans un craquement de verre pilé, explosant parfois, projetant dans les ténèbres des geysers de lave.
Il était 7 heures du matin. Il faisait encore nuit. J’allumai la lampe de chevet et observai ma chambre. Un espace exigu, compressé encore par les motifs du papier peint. Le lit touchait la télévision, qui frôlait elle-même les rideaux de la porte-fenêtre jouxtant la salle de bains. Je sortis sur le balcon. Ma piaule était au quatrième étage. Vue superbe sur les toits de Catane, qui se révélaient dans le bleu de l’aurore. Les antennes et les dômes ressemblaient aux lances et boucliers d’une armée en marche. Les fenêtres, déjà éclairées, évoquaient les lucarnes mordorées d’un calendrier de l’avent.
J’allumai une Camel (je m’étais ravitaillé à l’aéroport) et souris face à la beauté de la vue. Je ne connaissais pas Catane mais je connaissais Palerme. Je savais que la Sicile n’est pas un fragment détaché de l’Italie, mais un monde à part, ancestral, chargé de gravité et de silence. Un monde au goût de pierre, sauvage, autonome, brûlé de soleil et de violence.
Je me décidai pour un petit déjeuner à l’extérieur afin de me familiariser avec la ville. J’assemblai d’abord les pièces de mon deuxième automatique, un Glock, que j’avais dû démonter pour passer discrètement à l’aéroport (l’arme, en polymère, échappait aux contrôles antimétal), puis le rangeai dans sa housse de cordura noir.
Dans le hall de la pension, des équipes de reporters étaient déjà sur le pied de guerre. Des photographes vérifiaient leurs appareils. Des cameramen glissaient des batteries dans leurs poches, à la manière de munitions. Des journalistes se battaient, au téléphone, pour obtenir des laissez-passer.
Dehors, en revanche, tout était calme. Dans l’obscurité, les ornements des façades, des portails, des balcons surchargeaient les rues étroites. À ce décor encombré, s’ajoutaient les voitures stationnées, pare-chocs contre pare-chocs, escaladant les trottoirs, longeant les murs, assiégeant les panneaux d’interdiction de stationner.
Je repérai une trattoria aux vitres colorées. Un café noir « stretto » et un croissant fourré à la marmelade m’éclaircirent les idées. Ma priorité : foncer à la Questura. J’espérais que Michele Gepu me donnerait des précisions sur l’affaire Gedda et me soutiendrait dans ma demande d’entrevue avec Agostina, à la prison de Malaspina. Ensuite, j’irais rôder dans les archives des journaux, à la recherche d’articles sur le meurtre et le passé de la Sicilienne. Callacciura avait parlé d’une « personnalité » et d’une « histoire italienne ». Je m’attendais à tout.
Une demi-heure, pas moins, pour retrouver ma voiture dans le chaos des carrosseries et l’imbroglio des rues. Retrouver une Fiat Punto dont les plaques minéralogiques étaient couvertes de poussière volcanique dans une rue de Sicile tenait de la prouesse.
Enfin, sur le coup des huit heures et demie, je me mis en route.