Le jour s’était levé. Catane, ville fondue au noir, n’offrait pas de différence entre ses murs, ses trottoirs, ses chaussées. On avançait dans un monde minéral, aux reliefs sourds, amortis, presque effacés. Seuls, de temps à autre, jaillissait un jardin verdoyant au fond d’un porche ou une madone à la peinture écaillée dans une niche. Je songeai à ce que j’avais lu jadis sur la ville, lorsque je vivais à Rome, dans Il Corriere della sera ou La Repubblica. Catane était la première ville d’Italie pour la violence — c’est-à-dire la première en Europe. La mafia, avec ses conflits, ses évolutions, ses courses au pouvoir, y régnait en maîtres. On avait même trouvé un matin, sur la place Garibaldi, au pied de la statue du héros, la tête tranchée d’un homme d’honneur qui avait cessé de plaire.
La circulation commençait à se densifier. Sous le ciel bas, il régnait un mélange de panique et d’indifférence. Devant chaque église, des fidèles s’agglutinaient, des processions s’organisaient, on priait pour le salut de la ville. D’un autre côté, les commerçants balayaient tranquillement la cendre sur le pas de leur porte, l’air placide. Sur les toits des immeubles, des femmes se livraient au même manège, s’invectivant d’une terrasse à l’autre.
À 9 heures, je découvris la Questura. Des fourgons en sortaient à toute allure. Des carabiniers se pressaient dans la cour principale, tenant des fusils enduits d’une peinture ignifugée, couleur kaki. Je demandai mon chemin à un factionnaire, qui m’indiqua le bureau de presse, pour les autorisations. Je lui montrai ma carte : je voulais voir le questeur en personne. Il désigna le bâtiment au fond de la cour.
Dans l’escalier, même agitation. Des hommes dévalaient les marches. Des voix résonnaient sous les hauts plafonds. Une télévision beuglait plus fort encore. On sentait dans l’air une tension, un courant d’adrénaline, qui possédait tout le monde.
Au dernier étage, je trouvai le bureau du questeur. Entre deux bousculades, je franchis incognito le bureau de la secrétaire et me glissai, par la porte suivante, dans une pièce aussi vaste qu’un gymnase, ponctuée de larges fenêtres. Au fond, tout au fond, le questeur lisait derrière son bureau.
Sans lui laisser le temps de remarquer ma présence, je traversai la salle à grandes enjambées et sortis ma carte tricolore. Le questeur leva les yeux :
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il. D’où sortez-vous ?
Accent du Sud. Les mots roulaient dans sa gorge. Je sortis ma lettre de recommandation. Pendant qu’il la lisait, je détaillai le bonhomme. Large d’épaules, il portait un costume bleu canard qui ressemblait à un uniforme d’amiral. Il avait un crâne chauve, sombre, d’une solidité presque agressive, et des yeux noirs qui, sous la barre fermée des sourcils, brillaient comme deux olives. Après avoir lu la lettre, il posa ses mains poilues sur son bureau.
— Vous voulez voir Agostina Gedda ? Pourquoi ?
— Je travaille en France sur une affaire qui pourrait avoir un rapport avec ce cas.
— Agostina Gedda...
Il répéta ce nom plusieurs fois, comme si on venait de lui rappeler une autre catastrophe survenue dans sa ville. Ses yeux revinrent me scruter sous les sourcils :
— Vous avez une autorisation, quelque chose, pour enquêter en Sicile ?
— Rien. Excepté cette lettre.
— Et c’est urgent ?
— Urgentissime.
Il se passa la main sur le visage et soupira :
— Vous n’avez pas l’air d’être au courant, mais l’Etna est en train de nous péter à la gueule.
— Je n’avais pas prévu ces... circonstances extérieures.
Derrière moi, la porte s’ouvrit. Le questeur eut un geste impatient. La porte se referma aussi sec.
— Agostina Gedda... (Son regard sombre ne cessait de se poser sur la lettre.) Le dossier d’instruction est à Palerme. L’instruction se déroule là-bas.
— Je veux simplement la rencontrer.
— Je n’aime pas cette affaire.
— Ce n’est pas un cas très attachant.
Il fit « non » de son front minéral :
— Il y a là-dedans un mystère. Quelque chose de non résolu.
— Puis-je la rencontrer, oui ou non ?
Le questeur ne répondit pas. Il avait toujours les yeux fixés sur ma lettre. Durant ces quelques secondes, il était de nouveau plongé dans l’affaire Gedda. Et ce bain ne semblait pas lui plaire. Finalement, il leva ses sourcils et prit un stylo.
— Je vais voir ce que je peux faire.
— Vous pensez que j’ai des chances de la voir... rapidement ?
Il griffonnait quelque chose, dans la marge de ma lettre.
— Je connais la directrice de Malaspina. Mais il y a les avocats d’Agostina.
— Ils sont plusieurs ?
Il posa sur moi son regard noir. J’y captai une lueur d’indulgence :
— Vous m’avez l’air de connaître le dossier aussi bien que moi.
— Je viens d’arriver à Catane.
— Cette fille est protégée par les meilleurs avocats d’Italie. Les avocats du Vatican.
— Pourquoi la curie romaine protégerait une meurtrière ?
Il soupira de nouveau et posa la lettre sur sa droite, à portée de main. Derrière moi, la porte s’ouvrit de nouveau. Cette fois, le questeur se leva :
— Étudiez votre dossier avant d’aller voir le phénomène.
Il traversa la pièce d’un pas serré. Des officiers l’attendaient sur le seuil. Il jeta par-dessus son épaule, à mon intention :
— Laissez-moi vos coordonnées. Je vous appelle dans la journée. Au plus tard, demain matin.
58
LES NUAGES avaient disparu. Le ciel bleu accusait seulement la zone, très noire, du volcan. J’allai boire un café, non loin du quartier général des carabiniers. Je ne savais pas trop quoi penser des promesses du questeur. Il existe un axiome universel : plus on descend vers le sud, plus rigueur et fiabilité s’amenuisent, comme si ces deux valeurs fondaient au soleil.
J’appelai les renseignements téléphoniques, en quête de l’adresse du principal journal de Sicile, L’Ora. Puis repris la voiture et découvris la cité sous le soleil. On était en plein automne mais c’était ici un automne éblouissant, nappé de pollen de lumière. Sur la ville sombre, cette pulvérulence évoquait du sucre glace sur un gâteau au chocolat. Catane, ville en blanc et noir, où la lave et le soleil ne cessaient de s’affronter, de s’opposer, mais aussi de se répondre, produisant des reflets perpétuels, des éclaboussures incandescentes.
La circulation ne s’arrangeait pas. Des barrages fermaient les voies d’accès au nord, des camions d’entretien roulaient au pas, déblayant les cendres de la chaussée. Les embouteillages viraient à la commedia dell’arte : les automobilistes sortaient le buste par la portière pour insulter les carabiniers, qui leur répondaient par un bras d’honneur.
Je trouvai les locaux du journal, via Santa Maria delle Salette. Ils tenaient plus de l’architecture officielle — sénat ou palais de justice — que d’une rédaction moderne. Je me garai n’importe où, pour rester dans le ton, et franchis le haut portail. Les archives étaient au sous-sol. Je me dirigeai vers les ascenseurs, me frottant à plusieurs groupes de journalistes partant au galop.
Un étage plus bas, au contraire, calme total. Une salle vitrée était tapissée de casiers métalliques et de lucarnes en bois, qui débordaient d’enveloppes kraft. Au centre, un comptoir soutenait des tables lumineuses et des ordinateurs de recherche. Je retrouvai là, dans cette pièce mal éclairée, l’atmosphère que j’avais si souvent sentie dans d’autres archives où m’avaient mené des enquêtes ou pour des recherches concernant mes missions humanitaires. C’était la même impression de caveau et de poussière, de secrets endormis où battait encore, très faiblement, le cœur des faits divers. Les arcanes de l’âme humaine...