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Un archiviste m’orienta. Sur chaque écran, je pouvais faire une recherche par thème, par nom, par date. Le logiciel m’indiquerait le casier où fouiller. Ensuite, c’était la plongée dans les strates de papier.

Je tapai le nom d’Agostina Gedda. Une entrée à la date de l’année 2000 apparut. Puis, au bout de quelques secondes, l’ordinateur afficha une autre année — 1996 —, puis une autre encore — 1984. Qu’avait-il pu arriver à Agostina, âgée seulement de douze ans, pour bénéficier d’une série d’articles dans L’Ora ?

Je commençai par le début et trouvai, dans les compartiments, l’enveloppe de 1984. Je la portai jusqu’au comptoir puis demandai d’un geste au maître des lieux, derrière son bureau, si je pouvais fumer. Contre toute attente, l’homme me répondit par un large sourire.

Une cigarette pincée entre les lèvres, j’ouvris l’enveloppe. Elle contenait plusieurs articles découpés et des photos d’une petite fille à l’allure chétive. Certains clichés la montraient sur un lit d’hôpital. Dès la lecture des titres, je compris les allusions de Callacciura et du questeur. La meurtrière n’était pas une femme comme les autres. Agostina Gedda était une miraculée. Une miraculée de Lourdes.

L’Ora — 16 septembre 1984.

MIRACLE À CATANE

À douze ans, elle guérit en une nuit d’une gangrène mortelle !

Notre ville est habituée aux histoires uniques, aux personnages extraordinaires, qui font de Catane un des fleurons de la Sicile. L’histoire d’Agostina Gedda en est un nouvel exemple. Oui : il se passe des choses merveilleuses dans notre cité !

À l’origine, Agostina Gedda est une petite fille comme les autres. Fille d’un menuisier de Paterno, dans la banlieue de Catane, c’est une enfant douce, appliquée, qui obtient de bons résultats à l’école.

Un dimanche de février 1984, pourtant, tout bascule. Jouant avec des amis de son âge, pendant que leurs parents sont à la plage, à Taormina, Agostina fait une chute d’une dizaine de mètres et perd connaissance. L’enfant est aussitôt hospitalisée, à la Clinique Orthopédique de l’Université de Catane — elle souffre de fractures aux deux jambes, mais aucune blessure n’est mortelle.

Agostina passe cinq jours à l’hôpital puis rentre chez elle, plâtrée. Au bout de deux semaines, elle se plaint de douleurs. Du pus suinte de ses jambes. Retour à l’hôpital. Les médecins ouvrent en urgence ses plâtres. Les blessures n’ont pas cicatrisé : c’est la gangrène.

Les spécialistes évoquent déjà l’amputation. Sophia, la mère d’Agostina, s’effondre. Le père, au contraire, exige des explications. Les docteurs ne peuvent se prononcer. En réalité, ils le savent déjà : Agostina est condamnée. Sa mort n’est qu’une question de semaines. Même l’amputation est une opération inutile...

À Paterno, un mouvement de solidarité se constitue. De porte en porte, une collecte s’organise pour offrir à Agostina le voyage de la dernière chance : un pèlerinage à Lourdes. Une association renommée en Italie, l’unital6, organise des périples dans la cité mariale. Si les Gedda l’acceptent, Agostina pourrait être du prochain voyage...

Le 5 mai, Agostina part enfin, accompagnée de ses parents. Durant le voyage, l’enfant est heureuse. C’est la première fois qu’elle prend le bateau et le train ! Chacun s’empresse, lui offrant des friandises, la comblant d’attentions...

Mais à Lourdes, Agostina panique. Tous ces malades, ces estropiés qui arpentent les rues, ces vitrines pleines de statuettes, ces infirmières à voilette bleue. Elle ne comprend pas : pourquoi est-elle ici ? Va-t-on l’abandonner avec ces handicapés ? Lorsqu’on l’emmène dans les piscines, elle refuse de s’y baigner puis se laisse convaincre. Au contact de l’eau glacée — la température des bassins n’excède pas douze degrés —, Agostina pousse des hurlements. Elle ne s’y trempe pas plus d’une minute.

De retour à Paterno, l’enfant ne guérit pas. Son poids n’excède pas dix-sept kilos. Chaque jour, le pourrissement gagne du terrain. En juillet, la famille fête son anniversaire. Agostina a douze ans. Il ne lui reste plus que quelques semaines à vivre. Sa mère coud déjà les vêtements qui l’accompagneront dans sa tombe.

Le 5 août, à huit heures du soir, Agostina tombe dans le coma. Le sang ne circule plus dans son corps, provoquant l’anoxie du cerveau. Sophia appelle en urgence le médecin. Le temps que l’homme arrive, c’est le choc. Agostina apparaît, debout, se tenant au chambranle de la porte. Elle a réussi à marcher jusqu’à la cuisine. Son expression n’a déjà plus la gravité livide de la maladie.

Le docteur ausculte l’enfant. Aucun doute : la gangrène recule. Les jours suivants, des examens sont effectués à Catane. Même diagnostic. Agostina est en train de guérir. Elle affiche même des signes de cicatrisation. En une nuit, la petite fille s’est rétablie d’un mal incurable, sans le moindre traitement !

Pour les habitants de Paterno, cette histoire est bien connue. La nouvelle du miracle s’est répandue comme le son des cloches à travers la ville. Aujourd’hui, c’est à Catane qu’on commente le prodige alors que les médias d’Italie s’en emparent déjà.

Pourtant, monseigneur Paolo Corsi, du diocèse de Catane, s’est exprimé avec prudence lors d’une conférence de presse : « Nous nous réjouissons de la guérison d’Agostina. C’est une magnifique histoire d’espoir et de foi. Mais il faudra du temps, beaucoup de temps, avant que l’Église apostolique et romaine ne se prononce sur la réalité d’un miracle... »

Agostina a repris une existence normale. Elle a même participé à la rentrée scolaire, début septembre, comme n’importe quelle autre enfant de son âge. Mais nul n’a oublié qu’elle porte l’empreinte d’une expérience unique. Qu’on soit catholique ou non, on est forcé de constater qu’une guérison inexpliquée s’est produite quelques semaines après le pèlerinage à Lourdes. Même les plus sceptiques doivent en tirer des conclusions !

J’allumai une cigarette puis je scrutai de nouveau les clichés. Agostina, onze ans et demi, sur son lit d’hôpital. Agostina sur un fauteuil roulant, encadrée par le comité de soutien de Paterno. Agostina parmi un long cortège de handicapés, à lourdes...

L’infirmière était décidément une bonne cliente pour les journalistes de L’Ora. Miraculée à douze ans, meurtrière à trente : pas banal. Tirant une longue bouffée, je réfléchis. Je sentais, derrière la contradiction des faits, une logique interne. Il était impossible que des événements aussi antithétiques soient le seul fruit du hasard.