Je passai à la seconde enveloppe : avril 1996.
L’Ora — 12 avril 1996.
LE MIRACLE D’AGOSTINA
ENFIN RECONNU !
Après une expertise de douze ans, Agostina Gedda a été reconnue par le diocèse de Catane et le Saint-Siège comme une authentique miraculée
Voilà près de douze ans qu’on attendait la nouvelle. Nul n’a oublié, en Sicile, l’histoire d’Agostina Gedda, guérie en une nuit d’une gangrène mortelle, après un pèlerinage à Lourdes. Tout le monde, à Catane, avait crié au miracle mais les membres de l’Église catholique s’étaient montrés réservés. Monseigneur Corsi, archevêque de Catane, avait prévenu : « Nous devons être très prudents. L’Église ne souhaite pas donner de faux espoirs aux croyants. Et le domaine médical n’est pas celui de l’Église. Pour nous prononcer, nous devons faire appel à d’autres spécialistes, dont les examens prendront des années. »
Douze ans, pas moins : c’est ce qu’il a fallu pour qu’un comité d’experts internationaux, désigné par le Saint-Siège, puis une commission du Vatican, statuent enfin sur le miracle. En premier lieu, la guérison a été attestée non seulement par un hôpital de Catane mais aussi par le Bureau des Constatations Médicales de Lourdes.
Le docteur Bucholz, responsable du Bureau, explique : «Avant de proclamer une « guérison subite et inexpliquée », nous devons nous assurer du caractère incurable de la maladie et de l’absence de traitement en cours. Quand la personne paraît guérie, nous attendons plusieurs années afin d’être certains que la rémission est définitive. Alors seulement, en collaboration avec l’Eglise, nous soumettons le dossier à un Comité Médical International, qui réunit une trentaine de médecins, neurologues, psychiatres de toutes nationalités, catholiques ou non. Au terme d’une étude approfondie, ces spécialistes admettent ou non le caractère inexpliqué de la guérison. »
Une fois que les médecins ont reconnu les faits, le Saint-Siège a repris le dossier et s’est chargé de la partie spirituelle du dossier. Monseigneur Perrier, évêque de Lourdes, commente : « Pour l’Église, la guérison physique n’est qu’un des aspects du miracle. C’est le signe extérieur d’une guérison plus profonde, sur le plan spirituel. Voilà pourquoi nous suivons toujours l’évolution psychologique de la personne guérie. Par exemple, nous rejetterions le cas d’une personne qui voudrait monnayer son expérience ou ne manifesterait aucune foi après sa guérison. Dans la majorité des cas, les miraculés ont un itinéraire spirituel sans faille, démontrant ainsi qu’ils ont aussi accédé à un état supérieur. »
Agostina Gedda répond à ce profil. Au fil des années, l’enfant est devenue infirmière et n’a plus cessé de se rendre à Lourdes afin d’aider des malades et les pèlerins. De l’avis de tous, Agostina est un être de douceur, qui n’a de cesse d’aider son prochain.
Lorsque vous la rencontrez, vous êtes d’abord frappé par sa discrétion et son humilité. À vingt-quatre ans aujourd’hui, elle rayonne d’une vraie lumière intérieure. Toujours installée à Paterno, elle partage sa vie avec Salvatore, son mari, qui travaille sur des chantiers électriques. Ils mènent une existence simple, louant un appartement dans le CEP (Conzorzio Edilizia Popolare), une des cités sociales de Paterno.
Aujourd’hui que son miracle est officiellement reconnu, comment vit-elle cette idée d’être une élue de Dieu ? Elle sourit, presque confuse : « Ma guérison n’est pas un hasard mais en même temps, rien ne peut expliquer cette intervention divine. J’étais une enfant comme une autre. Je priais à peine et j’avais une vision très naïve de la religion. J’ai beaucoup réfléchi depuis à ce mystère. Je crois que mon histoire est finalement en cohérence avec les Saintes Écritures. J’étais ordinaire, anonyme parmi les anonymes. Et c’est justement pour cela, je crois, que la Vierge Marie m’a choisie. Une enfant a été sauvée, c’est tout. »
La femme aux deux visages. Un vrai titre de film. Mi-ange, mi-démon. Comment expliquer qu’Agostina, désignée par Dieu, soit devenue la tortionnaire cinglée de son propre mari ? Feeling étrange, de nouveau. D’un côté, ces deux faits ne collaient pas — totalement antinomiques. De l’autre, un lien, encore inconcevable, devait exister entre le miracle et le meurtre...
Pour l’heure, je notais seulement un début de réponse à une question ancienne : l’unital6. Pourquoi Luc s’intéressait-il à cette association de pèlerinages ? Parce que Agostina avait voyagé avec cette fondation. Elle en était même devenue une volontaire assidue. Que cherchait Luc au sein de l’organisation ?
Je passai aux photos de l’enveloppe. Agostina, âgée de quinze ou seize ans, faisant la révérence au pape Jean-Paul II. Agostina, vingt ans, poussant un fauteuil roulant parmi la foule de Lourdes, portant la voilette bleue des bénévoles de la cité mariale. Agostina au travail, enfin : frêle sourire et blouse blanche. Une sainte. Une figure d’humilité, qui promenait sa gentillesse et sa compassion au fil d’un quotidien sans histoire.
13 heures. Toujours pas de nouvelles de Michele Geppu, le questeur. J’étais seul dans cette grande salle, niché au fond du passé, à l’abri du présent — de l’éruption, de l’état d’urgence qui crépitait au-dessus de ma tête...
Je retournai dans les casiers et dénichai l’enveloppe « 2000 » d’Agostina. Rien de neuf. Le corps de Salvatore retrouvé dans un chantier. Agostina appréhendée chez elle. Ses aveux d’un bloc, mais sans un mot sur son mobile. Un tel dossier d’instruction aurait dû être réglé au plus vite. Pourtant, Agostina attendait toujours d’être jugée. La procédure n’en finissait pas. Je devinais que ses défenseurs — les fameux avocats du Saint-Siège — avaient mis leur grain de sel.
Il y avait encore des photos — le corps tel qu’on l’avait découvert. Je connaissais celles de Sylvie Simonis mais celles-ci n’étaient pas mal non plus. Membres rongés jusqu’aux os. Bassin fourmillant de vie larvaire. Torse crevé de plaies. Crucifix dans la bouche. Les équipes techniques, toutes masquées, paraissaient tituber face à la puanteur du corps.
Je levai les yeux — l’archiviste suivait l’évolution de l’Etna, rivé à une petite télévision. Discrètement, je glissai des clichés sous mon manteau. À la guerre comme à la guerre. Une photo du corps torturé ; le portrait anthropométrique d’Agostina ; et une autre où elle avait l’air d’un ange, sous sa voilette bleue. Je classai à nouveau les enveloppes, par ordre chronologique, et les disposai sur le comptoir. De la main, je saluai le maître du sous-sol.
Je voulais maintenant me rendre à Paterno.
J’avais besoin de respirer le théâtre du conflit.
59
LE CEP — Consorzio Edilizia Popolare — était un quartier d’immeubles à loyers modérés, groupés par blocs de quatre. Ce genre de cités avaient jailli dans les années cinquante partout en Italie. Un tel déferlement me faisait penser à une éruption volcanique, figeant tout sur son passage, comme à Pompéi. Le béton avait pétrifié ici la misère, le chômage, l’isolement des classes les plus démunies.