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Pas un détail ne manquait. Façades de crépi sale, jardins qui ressemblaient à des terrains vagues, potagers qui voisinaient avec les parkings où mouraient des carcasses de voitures, arbres décharnés cadrant des aires de jeux vétustes. Je continuai ma route, croisant des réverbères brisés, des terrains de foot pelés. Ce n’était pas un quartier à l’abandon, privé de futur. C’était un monde où la mort constituait un état perpétuel. La seule ligne d’avenir.

J’aperçus une chapelle en préfabriqué, au toit de tôle ondulée, qui jouxtait une décharge publique. J’imaginais les habitants du quartier y priant pour la guérison d’Agostina et se cotisant pour son voyage à Lourdes. L’image provoqua un déclic. Le souvenir des mots d’Agostina dans son interview : « J’étais ordinaire, anonyme parmi les anonymes. Et c’est justement pour cela, je crois, que la Vierge Marie m’a choisie. » De la même façon, il ne pouvait y avoir meilleur quartier pour accueillir l’histoire d’Agostina. Parce que rien, absolument rien, ne distinguait Paterno.

On touchait là à l’essence de la tradition catholique — celle de la naissance dans l’étable, de l’aumône et des pieds nus. Celle qui proclame que « ceux qui ont faim seront rassasiés », « ceux qui pleurent seront consolés », que la misère sur terre s’ouvrira sur la félicité céleste.

Je trouvai l’immeuble d’Agostina : palazzina D, scala A — son adresse était inscrite au bas de sa photo d’identité judiciaire. Je sortis de ma voiture. J’étais venu pour respirer les lieux : je compris aussitôt que c’était la dernière chose que je pourrais faire. L’atmosphère était suffocante. Une violente odeur de soufre tournait ici en tempête.

Un homme jaillit de l’immeuble, le visage enroulé dans son écharpe. Je plaquai le col de mon manteau sur ma bouche et courus vers lui. Je lui demandai ce qui se passait. L’homme me répondit sans ôter son écharpe :

— Ce sont les salinelles ! Des pentes de boue saline qui entourent notre quartier. Quand il y a des éruptions, les gaz sortent de partout. Nos petits volcans personnels, quoi ! Ils sont connus dans la zone !

Je pris rapidement quelques photos et retournai à ma voiture, cherchant un coin à l’abri des émanations. Je stoppai près d’une aire de jeux déserte, à quelques blocs, où l’odeur était supportable. Un portique soutenait de vieilles balançoires. Pas mal pour une méditation solitaire.

Au son des cordes grinçant dans le vent, je repris ma réflexion. Le miracle d’Agostina : je n’étais pas sûr d’y croire. D’instinct, je me méfiais des manifestations divines spectaculaires. Depuis le Rwanda, j’étais un adepte d’une foi à la dure, solitaire, responsable. Dieu n’intervenait pas sur terre. Il nous avait laissés avec les moyens du bord. Il avait livré Son message, ainsi que la liberté de cheminer jusqu’à Lui. À nous de résister aux tentations, de nous arracher à la nuit. En un mot, de nous démerder. C’était toute notre grandeur : cette possibilité de nous « co-créer ».

Voilà pourquoi je me défiais des interventions surnaturelles. Le Seigneur aurait choisi tout à coup un élu et provoqué un prodige ? Cela n’allait pas dans le sens de la doctrine chrétienne. L’unique miracle qui pouvait survenir, au quotidien, était la montée de l’être mortel vers le Seigneur. Seule la foi pouvait dépasser notre condition. D’ailleurs, c’était ce qui survenait dans une guérison de ce genre. L’esprit humain plus fort que la matière : et c’était déjà beaucoup.

Agostina, c’était un autre problème. Le meurtre qu’elle avait commis — ou qu’elle prétendait avoir commis — changeait tout. Un miracle, c’était toujours l’histoire d’une âme sauvée. Je devinais pourquoi le Vatican avait délégué ses avocats. Ce n’était pas pour démontrer son innocence — Agostina plaidait coupable — mais pour limiter les dégâts. Le bruit autour d’elle. Le Saint-Siège avait commis une erreur monumentale en déclarant officiellement miraculé un tel monstre. Il fallait étouffer ce scandale.

La nuit tombait. Les pelouses glissaient dans l’obscurité, la cité s’effaçait. 17 heures. Et toujours pas de nouvelles de Michele Geppu. Glacé de la tête aux pieds, je décidai de rejoindre ma voiture et de passer plusieurs coups de fil.

Foucault, d’abord.

— Du nouveau ? attaquai-je.

— Non. La recherche internationale sur les meurtres n’a rien donné. Pour l’instant. On doit attendre.

— Et les entomologistes, dans le Jura ?

— Que dalle.

— Lève le pied sur le Jura. (Je songeai à Sarrazin et à sa susceptibilité.) Tu as vérifié s’il existait un lien entre l’unital6 et Notre-Dame-de-Bienfaisance ?

— Ouais. Et j’ai rien trouvé.

— Gratte encore sur la fondation. Leurs pèlerinages. Leurs séminaires.

— Qu’est-ce que je cherche ?

— Aucune idée. Trouve la liste des voyages, leur fréquence, leurs prix. Creuse, quoi.

J’avais dit cela sans enthousiasme, et Foucault devait le sentir.

— À la boîte, repris-je, tout va bien ? La mer est calme ?

— Si on veut. Dumayet m’a cuisiné à ton sujet.

La veille au soir, j’avais envoyé à la commissaire un simple SMS annonçant que je prolongeais mes « vacances ». Un tel message appelait des explications de vive voix. Je ne m’y étais pas risqué aujourd’hui.

— Qu’est-ce que tu lui as dit ? demandai-je.

— La vérité. Que je n’avais pas la moindre idée de ce que tu foutais.

Je saluai mon adjoint et appelai Svendsen, pour avoir des nouvelles du lichen, du scarabée et aussi de la quête d’autres corps décomposés. Le légiste ne m’avait donné aucun signe de vie. Je ne fus donc pas étonné quand il m’annonça que les botanistes planchaient toujours, sans résultat. On consultait d’immenses catalogues d’essences et de souches. Sur le scarabée, des experts avaient confirmé le verdict de Plinkh et donné la liste des sites d’élevage. Aucun d’entre eux n’était proche des vallées du Jura.

Quant aux corps, le Suédois avait passé des coups de fil. En vain. Il avait fait circuler un message interne à toutes les morgues. Les réponses n’étaient pas encore arrivées. Je lui demandai si une telle recherche était possible à l’échelle de l’Europe. Svendsen maugréa mais ce n’était pas un « non » catégorique. Je savais qu’il se démènerait.

J’appelai enfin Facturator. Les nouvelles étaient mauvaises. Le propriétaire du compte suisse venait chercher l’argent cash en personne. Il n’y avait jamais eu de virement nominatif, en direction d’un autre compte.

Qui était l’encaisseur de ces sommes ? Dans le nouveau contexte, mon hypothèse du détective ne tenait plus. À qui Sylvie versait-elle de l’argent depuis treize ans ? La faisait-on chanter ? Se livrait-elle à des dons, pour soulager sa conscience ? Il n’y avait plus aucun moyen, à mon échelle, de le savoir.

Ultime appel, à Sarrazin. J’avais déjà une journée de retard sur notre accord. Le gendarme m’avait laissé deux messages aujourd’hui.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? aboya-t-il. Tu as mis un autre flic sur le coup ?

C’était la première fois qu’il me tutoyait. J’enchaînai sur le même pied :

— De quoi tu parles ?

— Des entomologistes. On m’a dit qu’un flic de Paris fouinait aussi sur ce terrain. Attention, Durey. Joue franc jeu avec moi, sinon, je...

Je coupai court à sa gueulante en lui expliquant qu’un de mes adjoints dressait, en effet, la liste des entomologistes du Jura. Ces recherches dataient d’avant notre accord. Aujourd’hui même, je lui avais donné l’ordre de tout stopper. Sarrazin se calma.

— Toi, tu as du nouveau dans cette direction ? le relançai-je.

— Rien. Je suis reparti à zéro. Mais j’ai rien obtenu de plus. Des amateurs dans la région et c’est tout. Des retraités, des étudiants. Pas le profil.

L’impasse se refermait. Pourtant, les mots de Plinkh tournaient toujours dans ma tête : « Il est là, croyez-moi. Tout près de nous.

Je peux sentir sa présence, ses escouades, quelque part dans nos vallées. » Il fallait chercher. Chercher encore.

Sarrazin me demanda des nouvelles en retour. Je restai évasif. Au fond, je ne voulais pas partager mes informations avec le gendarme. Une méfiance inexplicable me freinait. Peut-être l’équation de Chopard : la loi des 30 %... Je promis de rappeler le lendemain.

Je sillonnai la ville jusqu’à l’heure du dîner. Dans la nuit, les artères de lave prenaient un air funèbre et impérial. Les ruelles s’ouvraient comme des failles dans la roche, révélant leur mystère, leurs trésors. Catane, la ville noire, se réveillait sous les lampadaires, vibrante, laquée, lumineuse, comme un noctambule se réveille en pleine forme à l’heure où l’on se couche.

Je cherchai en vain un restaurant japonais — riz, thé vert, baguettes. Je dînai finalement dans une pizzeria, seul avec mon portable qui refusait de sonner. Droit sur mon siège, me fermant aux bruits de couteaux et de fourchettes autour de moi, je me concentrai sur d’autres sensations. Parfums d’anchois, de tomates, de basilic. Architecture de bois foncé, décorée de coquillages et de voiliers mis en bouteilles, évoquant la grotte d’un marin échoué. Femmes vêtues de daim et de velours, variant les tons bruns comme de délicieux marrons glacés.

Je sortis du restaurant à 20 heures. Pas d’appel de Geppu. L’impatience de rencontrer Agostina me vrillait les nerfs. Une clé m’attendait à la prison de Malaspina, je le sentais. Ou du moins, je l’espérais. Un déclic, une lumière oblique sur ce labyrinthe incompréhensible.

Retour à l’hôtel. Télévision. L’Etna toujours au centre des attentions. Les fontaines de lave continuaient à jaillir, au nord comme au sud, et on commençait à paniquer, surtout dans les villes du sud : Giarre, Santa Venerina, Zafferana Etneo... Des milliers de personnes étaient évacuées, encadrées par des processions et des prières.

Un spécialiste invité sur le plateau expliquait que l’éruption allait suivre trois stades : d’abord les ondes sismiques ; ensuite les explosions de lave, dont nul ne pouvait prévoir le terme ; enfin, les pluies de cendres. Les scories que la ville avait essuyées jusqu’à maintenant n’était rien. Bientôt, la région serait couverte d’une épaisse poussière noire. L’homme concluait, dans un sourire : « Mais à Catane, on a l’habitude ! »

C’était le maître mot. Pourtant, cette éruption dépassait en violence tout ce que ces « habitués » avaient connu. Fallait-il avoir peur ? Craindre la colère du volcan ? Encore une fois, je voyais dans cette atmosphère un présage. Le diable m’attendait quelque part, dans le sillage du cratère.

Je sortis mon ordinateur, le fil et le bloc d’alimentation. Je voulais consigner mes dernières réflexions de l’après-midi et numériser les photos que j’avais prises.

Mon cellulaire vibra enfin. Je me précipitai :

— Pronto ?

— Geppu. C’est pour demain. On vous attend à Malaspina, à 10 heures.

— Je n’ai pas besoin d’une autorisation signée ?

— Pas d’autorisation. Vous y allez en douce.

— Vous n’avez pas prévenu les avocats ?

— Vous voulez attendre ici un mois ?

— Je vous remercie.

— De rien. Agostina va vous plaire. Bonne chance !

L’homme allait raccrocher quand je dis :

— Je voulais vous demander... Un dernier point. Savez-vous s’il existait des preuves matérielles contre Agostina ?

Geppu éclata de rire — une pelletée de charbon :

— Vous rigolez ou quoi ? Sur la scène de crime, il y avait ses empreintes partout !