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Il me serra chaleureusement la main.

— On ne peut pas dire que votre visite tombe à pic, ajouta-t-il d’un ton enjoué. Demain, notre Souverain Pontife s’exprime sur la place Saint-Pierre. Et un nouveau cardinal doit être ordonné. Une journée de folie !

— Je suis désolé, m’inclinai-je. Je n’ai pas décidé cette urgence.

Il balaya mes excuses d’un geste bienveillant :

— Suivez-moi. Son Eminence a souhaité vous recevoir dans la bibliothèque.

On traversa la cour pour rejoindre le bâtiment qui nous faisait face. Sur le seuil, Rutherford s’effaça :

— Prego.

L’ombre et la fraîcheur du marbre nous accueillirent. Rutherford déverrouilla une porte et se glissa dans une allée blanche et grise. Je lui emboîtai le pas. Le soleil filtrait par les croisées noires. Nous étions seuls. Je m’attendais à entendre couiner les souliers cirés de mon guide mais non : il marchait dans le plus parfait silence. Un coup d’œil : il portait des Todd’s en daim souple, qui rappelaient la couleur de ses cheveux.

Comme Saint-Pierre, Rutherford possédait les clés du paradis. À chaque porte, il manipulait son trousseau et se jouait de la serrure. Je risquai une question :

— Quelle est la fonction exacte de Son Éminence ?

— Vous sollicitez une entrevue et vous l’ignorez ?

— Monseigneur Corsi, à Catane, m’a simplement donné son nom. Il m’a précisé que Son Eminence pourrait m’aider dans mon enquête.

— Le cardinal van Dieterling est une figure majeure de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

C’était le nouveau nom, depuis le concile Vatican II, du Saint-Office. Les héritiers des tribunaux de l’Inquisition et des bûchers en série. Les censeurs de la foi et des mœurs. Ceux qui décident, chaque jour, de la frontière entre le Bien et le Mal, entre l’orthodoxie et l’hérésie. Ceux qui traquent les déviances et les anomalies face à la ligne catholique. En termes d’anomalie, le cas d’Agostina se posait là.

Nouvelles clés, nouvelle salles, dont les murs supportaient de grandes fresques enluminées. Fontaines peintes, treillis de fleurs, figures saintes. Ces peintures rappelaient, dans leur douceur pastel, les mosaïques des villas romaines de l’Antiquité.

— Casimir van Dieterling, demandai-je encore, c’est de quelle origine ?

— Vous êtes bien un policier, sourit le préfet. Vous voulez tout savoir. Son Eminence est d’origine flamande. Nous allons devoir monter et passer par le Salon Sixte-Quint, pour éviter les lecteurs.

— Il y a des lecteurs à cette heure-ci ?

— Quelques séminaristes. Ils ont une dérogation.

Il fit encore cliqueter son trousseau. Un escalier. Un tour de clé et le Salon Sixte-Quint, appelé aussi la « grande salle Sixtine », s’ouvrit sur ses six piliers peints et ses deux nefs, immenses et dorées dans le soleil matinal. Les fresques sur les murs épuisaient le regard à force de frises, de détails, de personnages. Le plafond n’offrait pas un seul millimètre vierge. Le bleu de ses voûtes tranchait sur l’ambiance mordorée.

— Vous connaissez cette salle, n’est-ce pas ?

J’acquiesçai. J’aurais pu citer, de mémoire, chaque lieu, chaque scène figurés par les peintures. Les anciennes bibliothèques qui avaient précédé la Vaticane depuis l’Antiquité, les conciles œcuméniques, les épisodes du pontificat de Sixte V. Et, sur chaque pilastre, les inventeurs de l’écriture, réels ou mythiques. J’avais sillonné ces lieux des centaines de fois, pour me rendre en salle de travail.

Nous traversâmes la pièce déserte, croisant, au centre, des vases géants de porcelaine à fond bleu et or, des crucifix et des chandeliers de bronze, des vasques de pierre polie. J’apercevais, par les grandes fenêtres de gauche, la cour du Belvédère.

Au bout de la salle, Rutherford ouvrit une nouvelle porte.

— Nous pouvons redescendre.

Toutes ces précautions sentaient le rendez-vous secret. À l’étage inférieur, un nouvel espace s’ouvrit, où trônaient des meubles-fichiers aux petits tiroirs étiquetés. Rutherford contourna un des meubles puis ajusta sa veste devant une porte close. Lorsqu’il leva la main pour frapper, je glissai une dernière question :

— Savez-vous pourquoi Son Eminence a accepté de me recevoir aussi rapidement ?

— C’est vous qui le savez, non ?

— J’ai mon idée, mais vous a-t-il dit quelque chose ?

Il frappa en souriant. Il désignait du regard le dossier entre mes mains :

— Vous possédez quelque chose qui l’intéresse.

66

LE CARDINAL Casimir van Dieterling se tenait debout, près de la fenêtre, dans un bureau spacieux, encombré de photocopieuses et de plantes vertes. Une table était surchargée de dossiers, de fiches, de livres. Sans aucun doute le bureau du préfet Rutherford lui-même. Ce lieu confirmait mes suppositions : le rendez-vous se déroulait en toute clandestinité.

L’homme portait la tenue des généraux de la cité vaticane quand ils ne sont pas de corvée de célébration. Robe noire à boutons rouges, sous un mantelet bordé d’écarlate ; ceinture de pourpre impériale ; calotte de soie sur le crâne, rouge elle aussi. Même dans cette tenue « casual », l’ecclésiastique n’avait pas l’aspect rugueux de l’archevêque de Catane. On évoluait désormais au sein de l’aristocratie de la foi.

Après quelques secondes, le cardinal daigna se tourner vers moi. C’était un géant — aussi grand que moi. Impossible de lui donner un âge : entre cinquante et soixante-dix ans. Un visage long, impérieux, comme cramoisi par le vent du large. Il ressemblait à un Irlandais : menton lourd, regard clair sous des paupières basses, carrure à soulever des tonneaux dans les ruelles de Cork.

— On m’a dit que vous aviez commencé le séminaire.

Je saisis le message. Je devais jouer le jeu dans les règles. Je m’approchai et posai un genou au sol.

— Laudeatur Jésus Christus, Eminence...

J’embrassai l’anneau cardinalice, au sommet de la main que l’homme d’Église me tendait. Il traça un signe de croix sur ma tête puis demanda :

— Quel séminaire ?

— Le séminaire français de Rome, dis-je en me relevant.

— Pourquoi n’avez-vous pas achevé votre formation ?

Il parlait français avec un léger accent flamand. Sa voix était grave, lente, mais son élocution précise. Il piquait ses syllabes comme de petites patates avec un cure-dent. Je répondis avec respect :

— Je voulais travailler sur le terrain.

— Quel terrain ?

— La rue, la nuit. Là où règnent le vice et la violence. Là où le silence de Dieu est le plus complet.

Le cardinal se tenait de trois quarts. Le soleil éclaboussait ses épaules et faisait flamber sa nuque écarlate. Ses yeux d’un bleu turquoise perçaient le contre-jour :

— Le silence de Dieu est à l’intérieur de l’homme, j’en ai peur. C’est là que nous devons agir.

Je m’inclinai en signe d’acquiescement. Pourtant, je répliquai :

— Je voulais travailler là où ce silence engendre des actes. Je voulais agir là où le silence de Notre Seigneur laisse le champ libre au mal.

Le cardinal s’orienta de nouveau vers la fenêtre. Ses longues phalanges tapotaient le chambranle :