— Je me suis renseigné sur vous, Mathieu. Vous jouez les humbles mais vous avez visé l’acte suprême : le sacrifice. Vous vous êtes fait violence à vous-même. Vous êtes allé aux antipodes de ce que vous êtes réellement. Et vous en avez éprouvé une secrète satisfaction. (Il trancha la lumière saupoudrée avec ses longs doigts.) Ce rôle même de martyr est un péché d’orgueil !
L’entrevue virait au procès. Je n’étais pas disposé à me laisser faire.
— Je fais mon métier de flic, le mieux possible, c’est tout.
Le cardinal eut un geste qui signifiait : « Laissons cela. » Il se tourna vers moi. Il portait sa croix pectorale comme tous les dignitaires du Saint-Siège : suspendue à une chaîne, mais retenue en hauteur à un des boutons de velours, traçant sur la robe noire deux anses souples. Ce crucifix était une cérémonie à lui seul.
— Dans votre lettre, vous parlez d’un dossier...
Je lui tendis ma chemise cartonnée. Sans un mot, il la feuilleta. Il prit le temps de lire certains passages, de contempler les photos. Aucune expression sur son visage. Seul, le cas Simonis paraissait l’intéresser. Il dit enfin, posant les documents sur le bureau :
— Asseyez-vous, je vous prie.
Un ordre plus qu’une invite. Je m’exécutai alors que lui-même s’installait derrière le bureau. Il joignit ses mains :
— Vous avez fait du bon travail, Mathieu. Nous manquons ici d’enquêteurs de votre calibre. Nous sommes trop occupés à enquêter les uns sur les autres.
Il saisit la chemise et la tendit au préfet, posté à mon côté. Il lui demanda, en italien, d’en effectuer des photocopies. Il ajouta qu’il fallait les faire ici. « Personne ne doit voir ça. » Ses yeux clairs revinrent se poser sur moi.
— J’ai appris que vous aviez rencontré Agostina Gedda hier matin. Je songeai aux trois prêtres décharnés, aperçus dans le désert, et à la surveillance cléricale dont m’avait parlé Agostina.
— Qu’en pensez-vous ? demanda le cardinal.
— Elle m’a paru très... perturbée.
— Que dites-vous de son histoire — le miracle, puis le meurtre ?
— Je ne suis pas sûr de croire ni à l’un ni à l’autre.
— La guérison inexpliquée d’Agostina Gedda a été officiellement reconnue par le Saint-Siège.
Je devais peser chacun de mes mots :
— Je ne remets pas en cause la rémission de son corps, Eminence. Mais son esprit n’est pas celui d’une miraculée...
— ... de Dieu. Bien sûr. Cependant, il y a une autre hypothèse...
— On m’en a parlé. Mais je ne crois pas au diable.
Le cardinal sourit de côté, découvrant ses dents irrégulières, biseautées. La photocopieuse, derrière nous, s’était mise en route.
— Vous êtes un chrétien moderne.
— Je pense qu’Agostina a surtout besoin d’un psychiatre.
— Elle a été expertisée, puis contre-expertisée. Du point de vue des spécialistes, elle est saine d’esprit. Parlez-moi plutôt de son crime. Quelles sont vos réserves ?
— Eminence, je travaille à la Brigade Criminelle de Paris. Le meurtre est mon quotidien. Ma spécialité. Agostina n’avait ni les moyens techniques ni les connaissances nécessaires pour commettre un crime aussi... sophistiqué.
— Quelle est votre idée ?
— Un seul tueur. Derrière le meurtre de Salvatore et celui de Sylvie Simonis. Mon affaire du Jura.
L’homme d’Église haussa les sourcils :
— Pourquoi Agostina Gedda aurait-elle avoué un meurtre qu’elle n’a pas commis ?
— C’est ce que je cherche à découvrir.
— Selon la police de Catane, elle a donné des détails que seul le coupable pouvait connaître...
— Mon intuition est difficile à expliquer, Eminence, mais je pense que cette femme connaît le tueur. Il lui a livré ces détails et elle l’a couvert, pour une raison inconnue. C’est mon hypothèse. Je n’ai pas la moindre preuve.
Le cardinal se leva. Je fis mine de l’imiter mais il m’ordonna, d’un geste, de rester assis. Il fit quelques pas, autour du bureau, puis déclara :
— Vous pouvez aller loin dans cette enquête. Et nous être très utile. (Il dressa un index légèrement crochu.) Vous pouvez aller loin, à condition d’être orienté...
Le préfet avait terminé les photocopies. Il les déposa sur le bureau et me rendit mon dossier. D’un signe de tête, van Dieterling le remercia. Le préfet recula, sans le moindre bruit. Les pupilles turquoise tombèrent de nouveau sur moi.
— Sur le fond, nous sommes d’accord vous et moi, murmura le cardinal. Agostina n’est pas l’assassin de Salvatore. Nous connaissons son identité.
— Vous...
— Attendez. Je dois d’abord vous expliquer certaines choses. Et vous devez en retour abandonner vos certitudes... rationnelles. Elles ne sont pas dignes de votre intelligence. Vous êtes chrétien, Mathieu. Vous savez donc que la raison n’a jamais rien eu à faire avec la foi. Elle est même un de ses ennemis jurés.
Je ne comprenais pas où il voulait en venir mais j’avais une certitude : j’étais au bord de révélations capitales. Van Dieterling revint se poster face à la fenêtre :
— Vous devez d’abord oublier la guérison d’Agostina. Je parle de la rémission de son corps. Nous n’avons ni vous ni moi les moyens de juger de son caractère miraculeux. En revanche, nous pouvons nous intéresser à son esprit. C’est notre spécialité ! Notre territoire absolu.
— Eminence, pardonnez-moi, mais je ne vous suis pas très bien...
— Allons droit au but. Nous avons l’intime conviction — je veux parler de l’autorité que je représente, la Sainte Congrégation pour la doctrine de la foi — que l’esprit d’Agostina a été le théâtre d’un phénomène surnaturel. Une visite.
— Une visite ?
— Savez-vous ce qu’est une Expérience de Mort Imminente ? En anglais, l’expression consacrée est NDE : « Near Death Expérience ». On parle aussi parfois de « mort temporaire ».
Un souvenir perça ma mémoire. Les renseignements que j’avais récoltés à ce sujet sur le web, lorsque je cherchais des informations sur le coma. Je résumai :
— Je sais qu’à l’approche de la mort, certaines personnes ont une hallucination. Toujours la même.
— Connaissez-vous les étapes de cette « hallucination » ?
— La personne inanimée a d’abord le sentiment de quitter son corps. Elle peut par exemple observer l’équipe de secours qui s’affaire autour de sa propre dépouille.
— Ensuite ?
— Elle éprouve la sensation de plonger dans un tunnel obscur. Parfois, elle aperçoit à l’intérieur des proches décédés. Au bout du tunnel, une lumière grandit et l’inonde, sans l’éblouir.
— Vos souvenirs sont plutôt précis.
— J’ai lu des textes sur ce thème il y a peu de temps. Mais je ne vois pas ce que...
— Continuez.
— Selon les témoignages, cette lumière possède un pouvoir. La personne se sent emplie par un sentiment indicible d’amour et de compassion. Parfois, ce sentiment est si agréable, si grisant que l’inanimé accepte de mourir. C’est en général à ce moment qu’une voix l’avertit qu’il n’est pas temps de disparaître. Le patient reprend alors conscience.