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Van Dieterling s’était rassis. Il affichait une moue maussade mais ses yeux brillaient :

— Que savez-vous encore ?

— À son réveil, le survivant se souvient parfaitement de son voyage. Sa conception du monde s’en trouve modifiée. D’abord, il n’a plus peur de la mort. Ensuite, il perçoit son entourage avec plus d’amour, de générosité, de profondeur.

— Bravo. Vous maîtrisez votre sujet. Vous ne devez pas ignorer non plus la dimension mystique de cette expérience...

J’avais l’impression de passer un grand oral. Et je ne saisissais toujours pas l’enjeu de l’interrogatoire.

— Les composantes sont les mêmes chez tous les témoins, repris-je, mais les connotations religieuses diffèrent selon l’origine et la culture de la personne. Dans le monde occidental, cette lumière est souvent assimilée à Jésus-Christ, l’être de lumière et de compassion par excellence. Mais cette expérience est aussi décrite dans le Livre des morts tibétain. Il y a également, je crois, une évocation de la vie après la mort, chez Platon, dans la République, qui reprend les caractéristiques de ce voyage.

Le soleil s’avançait dans le bureau. Il dessinait sur la terre des figures géométriques, blanches et éclatantes. Le cardinal conservait les paupières baissées sur son anneau pastoral. Le rubis palpitait dans la lumière. Il leva les yeux :

— Vous avez raison, fit-il. Ces expériences sont vécues partout dans le monde et leur nombre ne cesse de croître, grâce notamment aux techniques de réanimation qui permettent d’arracher des milliers de personnes à la mort chaque année. Savez-vous que sur cinq victimes d’infarctus ayant entraîné un coma momentané, une personne au moins connaît une NDE ?

Je me souvenais du chiffre. Le cardinal hocha doucement la tête — il ménageait son suspense. Il finit par murmurer :

— Nous pensons qu’Agostina a subi une expérience de ce type, juste avant de guérir, quand elle a sombré dans le coma, après son retour de Lourdes.

— C’est ce que vous appelez une « visite » ?

— Nous pensons que cette expérience était d’un type particulier.

— Dans quel sens ?

— Négative. Une Expérience de Mort Imminente négative.

Je n’avais jamais entendu parler de ça. Van Dieterling se leva à nouveau, et attrapa sa robe d’un geste nerveux :

— Il existe des plongées, beaucoup plus rares, où le sujet éprouve une forte angoisse. Ses visions sont effrayantes, l’approche de sa mort le terrifie et il ressort de sa traversée déprimé, apeuré. Parmi ces expériences, un petit groupe vit même l’inversion absolue de la NDE classique. Le sujet a l’impression de quitter son corps mais au bout du tunnel, il n’y a pas de lumière. Seulement des ténèbres rougeâtres. Les visages qu’il aperçoit ne sont pas ceux de proches emplis de sollicitude mais des figures de suppliciés, gémissantes, torturées. Quant à l’amour et la compassion, ils sont remplacés par l’angoisse et la haine. Lorsque le patient se réveille, sa personnalité est diamétralement changée. Inquiète, agressive, dangereuse.

Le cardinal parlait le visage baissé, tout en marchant. Sa soutane de laine noire traversait les éclaboussures de soleil. Chaque mot paraissait susciter en lui une sourde colère. Il reprit :

— Je n’ai pas besoin de vous expliquer la signification métaphysique d’une telle expérience. Les rescapés ne croient pas avoir contemplé la lumière du Christ mais son contraire.

— Vous voulez dire qu’ils pensent avoir rencontré...

— Le diable, oui. Au fond des limbes.

Je soufflai, après plusieurs secondes :

— C’est la première fois que j’entends parler de ce phénomène.

— Cela signifie que nous travaillons bien. Le Saint-Siège s’efforce, depuis des siècles, de cacher ce type de visions. Ce serait donner un nouveau crédit au démon.

— Au fil des siècles ? Vous voulez dire qu’il existe des témoignages anciens ?

Van Dieterling retrouva son sourire dur :

— Il est temps pour vous de faire connaissance avec les Sans-Lumière.

— Quel nom avez-vous dit ?

— Depuis l’Antiquité, ces réanimés négatifs portent un nom. Les Sans-Lumière. Les Sine Luce, en latin. Les survivants des Limbes. Nous avons regroupé ici, dans notre bibliothèque, leurs témoignages. Venez. Nous vous avons préparé une sélection.

Je ne me levai pas tout de suite. Pour moi-même, je murmurai :

— Sur la scène de crime où on a retrouvé le corps de Sylvie Simonis, il y avait une inscription, dans l’écorce d’un arbre. « Je protège les Sans-Lumière... »

La voix rugueuse de van Dieterling s’éleva au-dessus de moi :

— Il est temps que vous compreniez, Mathieu. Ces meurtres forment un tout. Ils appartiennent au même cercle. Un cercle infernal. Je me tournai vers l’ecclésiastique :

— Agostina a vécu une expérience négative ? Elle est une Sans-Lumière ?

Le cardinal fit signe au préfet, qui ouvrit la porte, puis me répondit :

— La pire de toutes.

67

DE NOUVEAU, les couloirs.

De nouveau, le préfet et ses clés de Saint-Pierre.

Nous étions les voyageurs clandestins de la Vaticane.

Mais nous n’étions plus seuls : deux prêtres aux carrures de culturistes nous escortaient. Le cardinal, qui dépassait en taille ses gardes du corps, marchait en tenant sa robe, d’une démarche rapide et puissante. Sa croix pectorale, ou un chapelet que je n’avais pas vu, cliquetait au rythme de ses pas.

Nouvel escalier. Rutherford déverrouilla une porte. On progressait désormais dans les sous-sols. D’après mes estimations, nous devions marcher sous la cour de la Pigne. J’avais entendu parler de ces archives secrètes du Vatican. Les vraies : pas celles qui étaient ouvertes aux chercheurs. La réserve qui contenait la mémoire cachée du Saint-Siège.

Il n’était plus question de tableaux ni de ciselures. Les plafonds de béton étaient nus et striés. Les lampes se limitaient à des ampoules grillagées. Les salles se succédaient, où s’alignaient des dossiers jaunes ou beiges, pressés sur des structures d’acier. Nous aurions pu être dans les archives de n’importe quelle organisation administrative. L’odeur de papier et de poussière prenait à la gorge. Ni van Dieterling ni Rutherford ne daignaient commenter la visite.

Une autre porte, un tour de clé.

Un espace de taille humaine se révéla, plongé dans un demi-jour. Sur les murs, des étagères supportaient des centaines de livres. On sentait que la qualité de l’air était préservée, travaillée, l’objet d’une attention sans faille. Rutherford confirma :

— La température n’excède jamais ici dix-huit degrés. Et l’humidité est contrôlée. 50 % maximum...

Je m’approchai des reliures grises aux dos incrustés de lettres dorées. Tous ces livres portaient le même titre, inferno 1223, inferno 1224, inferno 1225... La voix de van Dieterling retentit derrière moi :

— Vous savez ce qu’est l’enfer dans une bibliothèque, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, dis-je sans quitter des yeux les dos numérotés. C’est la pièce où on consigne les textes interdits : livres érotiques, ouvrages violents, tous les sujets soumis à la censure...