Il s’approcha et posa ses longs doigts sur les reliures serrées :
— Tous les policiers devraient être des intellectuels. Tous les policiers devraient avoir fait le séminaire... Au Vatican, nous nous devions d’avoir une spécificité. Nous possédons ici un « enfer dans l’enfer », où sont répertoriés les livres qui traitent du diable.
— Tous ces ouvrages parlent du démon ?
— Un thème fécond, qui nous a toujours intéressés.
Il désigna une embrasure que je n’avais pas remarquée, au fond de la pièce.
— Je vous en prie.
Je découvris une autre pièce, plus petite encore. Un bureau trônait au centre, supportant un ordinateur et une lampe basse : une salle de lecture.
— Dans cet enfer, continua le dignitaire, nous avons créé un « sous-enfer », exclusivement consacré aux Sans-Lumière.
Les livres gris sur les rayonnages. Les mêmes incrustations dorées : inferno...
— Nous avons réuni ici tous les témoignages qui concernent les NDE négatives. Des textes mais aussi des tableaux, des dessins, des évocations en tout genre. C’est une expérience rare, mais qui s’est répétée à travers les siècles, dont nous trouvons les traces dans les civilisations les plus anciennes. Les mots changent, les croyances aussi, mais c’est toujours la même histoire. La décorporation, le tunnel, l’angoisse, le démon...
— Pourquoi les cachez-vous ?
— Je vous l’ai dit. Nous ne voulons donner aucun crédit au Malin. Imaginez que les médias s’emparent d’un tel secret. Un voyage psychique qui permet d’entrer en contact avec le diable. Pendant des mois, on n’entendrait plus parler que de ça. Le satanisme connaît déjà un regain d’intérêt. Rien qu’en Italie, nous estimons actuellement à trois mille le nombre des sectes sataniques. Nous n’avons pas besoin d’aggraver le problème.
Le cardinal tira une chaise devant le bureau :
— Installez-vous. Nous vous avons préparé quelques textes significatifs.
Avant que je puisse m’asseoir, van Dieterling chaussa ses lunettes et tapa un code sur le clavier de l’ordinateur. Je vis apparaître les armes du Saint-Siège : la tiare et les deux clés croisées de Saint-Pierre.
— On ne peut vous proposer les documents d’origine. Personne ne les a touchés depuis des années.
Il saisit la souris qui commandait le curseur.
— Lisez et mémorisez, dit-il en cliquant sur une icône. Nous ne vous laisserons emporter aucun document. Pas une ligne ne peut franchir le seuil de cette salle.
Je m’installai. Le programme tournait déjà.
— Je vous laisse avec cette légion terrible, Mathieu. La légion des maudits. Qu’ils soient pardonnés. Lux aeterna luceat eis, Domine.
68
LE PREMIER TEXTE numérisé datait du VIIe siècle avant notre ère. D’après les commentaires d’introduction, c’était un fragment d’une tablette d’argile découverte parmi les ruines du temple de Ninive, ancienne ville d’Assyrie, aujourd’hui située en Irak. Une version tardive d’un épisode de l’épopée de Gilgamesh, héros sumérien, roi d’Uruk. Le programme proposait une image scannée de l’extrait, rédigé en écriture cunéiforme, et une transcription en italien moderne.
Dans cet épisode, Gilgamesh voyageait hors de son corps puis chutait dans un gouffre noir, au fond duquel brillait une lumière rouge, bourdonnante de mouches et de visages. Un démon l’attendait dans ces ténèbres. Le fragment d’argile s’achevait au moment où Gilgamesh dialoguait avec la créature.
Je cliquai sur le second nom de la liste. La photographie d’une fresque. D’après la légende, cette série de dessins décoraient la chambre funéraire d’une reine, à Napata, ville sacrée du nord du Soudan, située sur le Nil. La civilisation koushite s’était développée à l’ombre des Égyptiens, aux environs du vie siècle avant notre ère. Le commentaire précisait que ces dynasties de rois, surnommés les « Pharaons noirs », étaient encore mal connues. Mais la fresque, du point de vue des « Sans-Lumière », n’offrait aucune ambiguïté.
On distinguait une femme noire allongée, au-dessus de laquelle émergeait une autre femme, plus petite. Symbole évident : la décorporation. La seconde silhouette s’acheminait dans un couloir sombre, où étaient dessinés, en tracés plus clairs, des visages. Au bout du passage, un tourbillon rouge, une sorte de siphon, s’ouvrait sur un œil noir.
Je passai au troisième document, comprenant que les témoignages de Sans-Lumière étaient apparus avec l’art et l’écriture. Peut-être trouverait-on un jour un dessin rupestre évoquant la funeste expérience... Le nouveau texte était un palimpseste : le texte grec avait été effacé pour laisser place à un extrait des épîtres aux Romains de Saint-Paul, rédigé en latin. Récupérées, les lignes initiales dataient du Ier siècle avant notre ère.
Je tentai d’abord de lire le fragment en langue originale mais mes connaissances en grec ancien étaient trop limitées. Je m’attachai à la traduction en italien moderne. Le texte racontait l’histoire d’un homme qui, pris pour mort, avait failli être enterré à Tyr et s’était réveillé à l’ultime moment. L’homme décrivait son expérience dans le néant :
« Je ne voyais plus aucun des objets que j’avais coutume de voir mais une vallée d’une prodigieuse profondeur. Au fond, je discernais des visages et des cris... »
Je ne pouvais ouvrir tous les documents — la liste était longue et le temps courait. Je fis descendre mon curseur et cliquai sur la dixième ligne, enjambant d’un coup plusieurs siècles. La reproduction d’une fresque de bois peint de la chapelle des Moines, à Sercis-la-Ville (Saône-et-Loire), datant du Xe siècle. Une représentation, en plusieurs vignettes, du miracle de Saint-Théophile. Je connaissais la légende, très populaire au Moyen Âge. L’histoire d’un économe, en Asie Mineure, qui avait vendu son âme au diable. Pris par le remords, l’homme avait prié la Vierge, qui avait arraché le contrat à Satan et l’avait rendu au pécheur repenti, devenu un saint.
Sur cette fresque, la scène du dialogue avec Satan ne représentait pas Théophile en train d’écrire la charte avec son sang, comme dans le récit habituel. Théophile volait dans les airs, les yeux clos, au-dessus d’un couloir tapissé de visages. Au fond, on distinguait une figure grimaçante, fissurée, dont les traits affleuraient un tourbillon. Aucun doute : l’artiste s’était inspiré d’une expérience de mort imminente négative, vécue ou rapportée.
Je sautai encore plusieurs extraits pour m’arrêter sur un poème du xive siècle, signé par un certain Villeneuve, disciple de Guillaume de Machaut. Poète et théoricien de la cour de Charles V, puis de Charles VI, précisait le commentaire, Villeneuve avait failli être enterré vivant, à la suite d’un accident de cheval. Il s’était réveillé le jour de ses funérailles et n’avait pas voulu évoquer son expérience. Pourtant, dans l’un de ses poèmes, on notait ce passage, traduit de l’ancien français en ancien italien par les scribes du Vatican :