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« ... je connais lieux ténébreux sans clarté ni lumière ni cieux ni limbe ni enfer mon âme du corps se deppart et sans fin vole dans le noir... »

Une note était ajoutée. Les annales juridiques de Reims attestaient que Villeneuve, onze ans après cet accident, en 1356, avait été pendu pour avoir assassiné trois prostituées. La confirmation de l’exposé de van Dieterling : ceux qui vivaient l’expérience inversée devenaient des êtres de violence et de cruauté.

Attesté encore par l’exemple suivant, tiré des Archives du Saint-Office de Lisbonne. Le fragment, de 1541, retraçait l’interrogatoire d’un dénommé Diogo Corvelho. J’avais étudié cette période. Au XVIe siècle, l’Inquisition était revenue en force dans l’empire de Charles Quint. Il ne s’agissait plus de poursuivre des possédés mais des hérétiques d’une autre espèce : des juifs convertis au catholicisme, soupçonnés de poursuivre leur culte d’origine en secret.

L’extrait rapportait toutefois l’interrogatoire d’un véritable possédé — un natif de Lisbonne, accusé de commerce avec le diable, mais aussi de mutilations et de meurtres sur des enfants. Un extrait était retranscrit en italien.

Diogo Corvelho évoquait une « blessure du corps... par laquelle son âme s’était échappée ». Il parlait d’un « puits de ténèbres animées » et d’un « démon, prisonnier dans des glaces rougeâtres ». Les Inquisiteurs étaient revenus sur ce point — ils étaient plutôt habitués à des aveux stéréotypés, du type « flammes de l’enfer » et « bête aux yeux de braise ». Mais Corvelho avait répété, variant les termes : « glace », « givre », « croûte ». Il décrivait aussi, derrière cette paroi, un « visage blessé, laiteux, percé d’éclairs, et comme recouvert d’une membrane... »

Au passage, je remarquai que tous ces termes se retrouvaient dans les écrits apocryphes des premiers siècles chrétiens qui décrivaient l’enfer — avaient-ils, eux aussi, été influencés par les visions des Sans-Lumière ?

Corvelho avait été exécuté dans le deuxième autodafé de Lisbonne, en 1542, avec des centaines de juifs accusés d’hérésie. Une note à son sujet avait été expédiée au Saint-Siège. Le Palais Apostolique regroupait déjà les auteurs de ces témoignages sous le nom de « Sans-Lumière ». On les appelait aussi les « passagers des Limbes ».

Je regardai ma montre : presque 14 heures. Je devais accélérer. Je parcourus rapidement les témoignages des XVIIe et XVIIIe siècles. Désormais, les hommes du Saint-Office cherchaient toujours à connaître le destin du témoin. Chaque fois, c’était la même chute. Viols, tortures, meurtres. De la chair à gibet ou à échafaud.

Les passagers des limbes.

Une armée d’assassins à travers l’histoire.

Je m’arrêtai au hasard sur une citation plus longue, datant du XIXe siècle. Dans les années 1870, un médecin criminologue français, Simon Boucherie, avait recueilli les témoignages de nombreux assassins emprisonnés. Il espérait constituer des archives sur la déviance et découvrir les causes de la pulsion de meurtre. Boucherie en identifia deux principales, apparemment contradictoires : le fait social : « on ne naît pas criminel, on le devient, à cause de la société et de l’éducation », et le facteur héréditaire : « on naît criminel : un mauvais réglage dans le sang porte à la violence ».

Je connaissais ce criminologue et ses théories fumeuses. Ce que j’ignorais, c’était que l’homme, à la fin de sa vie, s’était consacré à une troisième voie : celle de la « visite ».

Son cas d’école était Paul Ribes, incarcéré en 1882 à la prison Saint-Paul de Lyon. Tueur multirécidiviste, Ribes avait été arrêté pour le meurtre d’Emilie Nobécourt — il avait poignardé sa victime, l’avait dépecée, puis sectionnée en douze parties. Sous les verrous, l’homme avait avoué huit autres meurtres, toujours perpétrés dans le quartier de la Villette à Lyon.

Quand Boucherie lui demanda d’écrire son expérience criminelle, Ribes insista sur ce qu’il appelait la « source de son malheur » — un évanouissement prolongé, à la suite d’un traumatisme crânien, à l’âge de vingt ans. Les enquêteurs pontificaux s’étaient procuré l’original du témoignage. Mon dossier comportait l’échantillon scanné du texte manuscrit — je choisis de le lire ainsi, rédigé par la main maladroite du tueur lyonnais :

« ... Pendant que j’étais sans conscience, j’ai rêvé. Les docteurs me disent que c’est impossible, mais je le jure : j’ai rêvé. [...] Je suis parti de mon corps. Quand j’écris cela, moi-même je ne peux pas l’expliquer mais je n’étais plus dans mon corps. Je flottais dans la salle du dispensaire. Je me rapprochais du plafond et j’éprouvais une peur qui m’entourait comme un brouillard... Je me souviens : j’entendais le souffle des lampes à gaz, je sentais leur odeur...

« ... Puis j’ai traversé le plafond. Je ne savais plus où j’étais. Tout était noir. Au bout d’un certain temps, j’ai repéré un orifice, un puits, juste en dessous de moi. Je pouvais voir les pierres des parois. C’étaient des visages. Des gens qui hurlaient en silence. C’était affreux. En regardant le fond du puits, j’ai été pris d’un vertige et je suis tombé...

« Je voulais crier mais la vitesse m’en empêchait — de toute façon, je n’avais plus de visage, plus de bouche, plus rien... Et puis, peu à peu, les gémissements m’ont bercé, les visages, dans leur souffrance, m’ont apaisé... Ces têtes sanglantes (elles étaient blessées) devenaient des vêtements chauds, doux, réconfortants...

« Alors, je l’ai vu. Sous une croûte rouge, il était là, rôdant, tournant, tout près de la paroi... Il m’a parlé. Je ne pourrais pas dire quel langage il a utilisé mais je l’ai compris, oh oui, je l’ai compris, au fond de moi. Ma vie entière, depuis ma naissance, est devenue pure, transparente — et plus encore ce que j’allais vivre, ce que j’allais faire... Je ne peux pas dire plus, mais je supplie ceux qui me liront de me croire : quoi que j’aie fait, je n’avais pas le choix. Je n’ai plus jamais eu le choix... »

Paul Ribes avait été transféré en mai 1883 à Riom. De là, il avait été emprisonné à Saint-Martin-de-Ré, sur l’île de Ré, puis envoyé au bagne de Cayenne. Il y était mort cinq ans plus tard, en août 1888, de la malaria. D’après un rapport du médecin du bagne, Ribes avait dit durant son agonie : « Je n’ai pas peur de la mort. J’en viens. »

Les enquêteurs du Saint-Siège avaient ajouté une deuxième note. Le Dr Boucherie lui-même avait été assassiné en 1891, alors qu’il travaillait toujours sur la « troisième voie », cherchant à travers le monde de nouveaux témoignages. Il avait été poignardé dans les environs de la prison de Piedras Negras, près de Lima, au Pérou.