Выбрать главу

Je songeai à Luc. Il aurait apprécié ces témoignages. Et une vérité m’apparaissait maintenant. Un pivot capital de mon enquête. « J’ai trouvé la gorge », avait-il dit à Laure. Il parlait de cette Expérience de Mort Imminente négative. Il aurait pu aussi dire : « J’ai trouvé le puits » ou « le gouffre », un des termes utilisés par ces miraculés. Oui, Luc avait découvert la trace des Sans-Lumière. Était-il venu ici ? Avait-il passé un accord avec van Dieterling ? Non. Dans ce cas, le cardinal n’aurait pas été intéressé par mon dossier. Quelle voie avait-il empruntée ? Comment avait-il découvert l’armée des limbes ?

Je survolai les dossiers suivants, dont l’extrait d’un ouvrage anglais Phantasms of the Living (1906), qui reprenait un passage du Journal de l’aumônier de la prison de Birmingham dans les West Midlands. Le religieux, paniqué, évoquait le cas d’un possédé dans l’établissement, « un homme qui avait voyagé hors de son corps et avait rencontré le démon ». Il sollicitait pour le détenu une place au Manchester Royal Lunatic Hospital, un important établissement psychiatrique de l’époque.

Je m’arrêtai sur un cas similaire, signalé trente ans plus tard par un couple de chercheurs américains, Joseph Banks et Louisa Rhine, les pionniers de la parapsychologie scientifique. Ces chercheurs de l’université de Duke, en Caroline du Nord, avaient collecté des milliers de déclarations sur des expériences inexpliquées. Ils citaient, dans leurs archives, le cas de Martha Battle, déclarée morte puis ranimée, en 1927, à Minneapolis, Minnesota. Selon ses proches, la femme à son réveil avait perdu la raison. Elle prétendait avoir voyagé dans une « vallée obscure », où « Satan l’attendait pour lui faire l’amour ». Martha avait été arrêtée deux ans plus tard, après avoir empoisonné ses sept enfants, puis avait été exécutée par pendaison dans l’État du Missouri.

Je m’attendais, d’un instant à l’autre, à voir la porte de la salle s’ouvrir. Je lus pourtant un autre témoignage. Un chapitre des carnets personnels de John Goldblum, psychiatre américain qui, dans le cadre du tribunal militaire de Nuremberg, en janvier 1946, avait interrogé des chefs nazis, en vue d’expertises psychiatriques.

Parmi les officiers interrogés, le médecin Karl Lierbermann, qui avait sévi dans les camps de Sachsenhausen et d’Auschwitz, répondait au profil typique du Sans-Lumière. Les censeurs du Saint-Office avaient traduit un passage de son interrogatoire par Goldblum :

« Je ne travaillais pas pour le Führer, ni pour le IIIe Reich.

— Pour qui alors ?

— Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait sur son ordre.

— De qui parlez-vous ?

— Dans ma jeunesse, avant la guerre, j’ai eu une expérience.

— Quelle expérience ?

— Un accident cérébral. Je suis mort et j’ai ressuscité.

— Quel rapport avec vos... travaux ?

— Lorsque j’étais mort, il est entré en contact avec moi.

— Qui est «il » ?

— Satan. La Bête. Le Tentateur. Le Mauvais. Appelez-le comme vous voudrez. Chaque nom ne sera qu’un mensonge de plus. Une tentative manquée pour le caractériser.

(Silence.)

— C’est tout ce que vous avez trouvé, comme système de défense ?

— Je n’ai pas à me défendre. (Silence.)

— Ce diable, comment était-il ?

— Il n’a pas d’apparence. Il n’en a pas besoin. Il est en nous.

— Que vous a dit ce diable ?

— Il ne s’est pas exprimé. Pas au sens où vous l’entendez.

— Que voulait-il ? Comment décrire ce qu’il voulait ?

— Vous voulez connaître sa volonté ? Regardez ce que j’ai fait dans les camps. Regardez ce que mes mains ont injecté. Avant ma mort cérébrale, ma vie était une question. Après, ma vie a été la réponse. »

La conclusion du dossier précisait :

«Karl Liebermann a été condamné à mort et exécuté en mars 1947, notamment pour sa responsabilité dans la série d’expériences humaines réalisées avec le gaz mortel « ypérite » à Sachsenhausen, en 1940, puis pour sa contribution aux expériences sur les basses températures et sa participation au programme de stérilisation, incluant la castration et l’exposition aux rayons X, dans le camp d’Auschwitz. »

Les passagers des limbes. La légion des ténèbres. Pas seulement des assassins, mais des tortionnaires, des sadiques, des manipulateurs, agissant dans tous les registres du mal. À la manière d’anges noirs, qui multiplieraient les visages...

Je me cramponnais à l’idée que ces hommes et ces femmes avaient subi un traumatisme psychique, point final. Mais la tentation était grande de conclure qu’ils avaient croisé le diable, le vrai, entre la vie et la mort. Un diable qui guettait ses candidats aux confins de la conscience humaine. Une puissance négative qui attendait que la porte s’ouvre pour happer les âmes, comme les trous noirs aspirent la lumière dans leur champ cosmique.

16 heures.

Il restait encore de nombreux témoignages, dont les dates étaient de plus en plus resserrées. J’en survolai quelques-uns. Une femme chypriote en service de réanimation qui s’était sentie fondre dans un bloc de glace alors que ses mains brûlaient, jusqu’au moment où elle avait vu jaillir une « lumière rose »... Un homme ayant subi un infarctus, qui assimilait les poches de perfusion suspendues à des crochets de boucher. Après la décorporation, il avait plongé dans un tunnel où une voix l’avait averti : « Tu vas mourir. » Alors seulement, le calme était survenu et il avait vu apparaître une forme zoomorphe derrière une croûte rougeâtre...

Je cliquai au hasard sur l’extrait d’un rapport de la police fédérale de Saint Louis, Missouri, États-Unis, daté du 2 mai 1992, signé du détective Sam Hill. Le rapport concernait le décès d’Andy Knightley, seize ans, abattu à bout portant, à une heure du matin, dans le quartier du Septième District. « Le dernier », me dis-je pour moi-même.

Andy avait été retrouvé mort, frappé à la poitrine par une décharge de fusil à pompe calibre 12 dans le Septième District. La note précisait qu’il s’agissait d’un ghetto de Saint Louis, 100 % noir, où s’affrontaient deux gangs, les Crips et les Bloods. Andy Knightley était donc un Afro-Américain pur jus.

La suite du texte était plus étonnante. Les urgentistes avaient réussi à réanimer Andy (le détective Hill l’appelait « deadman »). Au sixième électrochoc, le cœur avait battu de nouveau. Placé sous oxygénation et perfusion, Andy avait été transféré au service de réanimation de l’hôpital baptiste de Saint Louis. Dix jours plus tard, le voyou, menotté à son lit d’hosto, était interrogé par Sam Hill.