Выбрать главу

— Je suis là.

Elle devinait à peine le visage de sa fille. Le jour expirant éclairait faiblement ses cheveux bouclés et ses cicatrices épaisses. Ses yeux avaient une expression lointaine, hébétée.

— J’ai rêvé… Il disait vrai ! cria-t-elle en un accès de colère. Que le diable l’emporte, il disait vrai.

Elle jeta les bras autour du cou de Serpent et se cacha le visage. Sa voix était étouffée.

— Je me suis oubliée un moment, mais on ne m’y reprendra plus, non…

— Melissa… (Melissa se raidit au son de sa voix.) Je ne sais pas ce qui va arriver. North affirme qu’il ne va pas te faire mal. (Mélissa tremblait ou frissonnait.) Si tu te joins à lui…

— Non !

— Melissa…

— Non ! Je ne veux pas ! Je m’en fiche, cria-t-elle d’une voix aiguë, tendue. Ce serait pour moi un autre Ras.

— Ma chérie, tu sais où aller maintenant. Nous en avons déjà parlé. Il faut que les guérisseurs soient renseignés sur cet endroit. Il faut que tu essaies d’en sortir.

Silencieuse, Melissa se serra contre sa mère.

— J’ai abandonné Brume et Sable, dit-elle enfin. Je n’ai pas fait ce que tu désirais, et maintenant ils vont mourir de faim.

Serpent lui caressa les cheveux.

— Ils peuvent attendre un certain temps.

— J’ai peur, murmura Melissa. Et pourtant j’avais promis de ne plus jamais avoir peur. Serpent, si je vais à lui et s’il me dit qu’il va encore me faire mordre, je ne sais pas ce que je ferai. Je ne veux pas m’oublier… mais c’est ce qui est arrivé… un moment… et…

Elle mit le doigt sur la terrible cicatrice entourant son œil. Serpent ne lui avait jamais vu faire ce geste.

— … Ceci a disparu. Rien ne me faisait plus souffrir. Au bout d’un certain temps je ferais tout pour ça.

Melissa ferma les yeux. Serpent attrapa un des serpents et le jeta au loin avec une rudesse dont elle se serait crue incapable.

— Préfères-tu mourir ? demanda-t-elle durement.

— Je ne sais pas, dit Melissa faiblement, comme prête à s’évanouir, ses bras glissant mollement du cou de sa mère. Je ne sais pas. Peut-être, oui.

— Pardonne-moi, Melissa, je ne voulais pas…

Mais l’enfant s’était rendormie ou avait perdu connaissance. Serpent la tenait dans ses bras tandis que la nuit achevait de tomber. Elle entendait les écailles des reptiles glisser sur le roc humide. De nouveau elle imagina qu’ils approchaient d’elle en une vague massive et agressive. Pour la première fois de sa vie, des serpents lui faisaient peur. Puis, pour se rassurer lorsque le bruit lui parut tout proche, elle étendit le bras vers le sol. Alors sa main plongea dans une masse grouillante de corps écailleux se tortillant en tous sens. Elle recula brusquement, le bras constellé de petites perforations douloureuses. Les serpents du rêve recherchaient la chaleur mais si elle les laissait faire, ils s’en prendraient aussi à sa fille. Serpent alla se tapir à l’extrémité étroite de la crevasse. Sa main engourdie se ferma sur un lourd fragment coupant de roche volcanique. Elle s’en saisit gauchement, prête à la jeter sur les serpents sauvages.

Elle baissa la main et ordonna à ses doigts de s’ouvrir. La pierre tomba avec fracas sur d’autres pierres. Un serpent glissa sur son poignet. Détruire ces animaux, c’était pour elle aussi impensable que de sortir de la crevasse, portée par lévitation sur l’air épais et glacial. Pas même pour le bien de Melissa. Elle sentit une larme chaude couler sur sa joue devenue glaciale lorsqu’elle eut atteint son menton. Les serpents du rêve étaient trop nombreux pour qu’elle pût en protéger Melissa, en tout cas North avait vu juste : elle ne pouvait les tuer.

Dans un sursaut de désespoir, elle se leva en utilisant les parois de la crevasse comme points d’appui et en se calant dans l’espace étroit qui les séparait. Melissa était petite pour son âge et encore très maigre, mais son corps inerte paraissait d’un poids énorme. Les mains glacées de Serpent étaient trop engourdies pour lui assurer des prises solides et c’est à peine si elle sentait le roc sous ses pieds nus. Mais elle sentait les serpents du rêve se lover autour de ses chevilles. Melissa glissa dans ses bras et elle la rattrapa de la main droite. L’épaule lui élança brutalement et la douleur se propagea en un va-et-vient tout le long de son épine dorsale. Elle réussit à se cramponner entre les parois convergentes de la crevasse et à maintenir Melissa hors de portée des reptiles.

12

À la fin de son troisième jour de voyage vers le Midi, Arevin avait laissé loin derrière lui les champs fertiles et les maisons bien bâties de La Montagne. La route se réduisait maintenant à une piste qui dévalait puis remontait d’une crête à l’autre, tantôt suivant nonchalamment une plaisante vallée, tantôt offrant une voie précaire à travers des éboulis. Le paysage devenait de plus en plus montagneux et sauvage. Impassible, le cheval d’Arevin cheminait de son pas pesant.

Il n’avait rencontré personne de toute la journée. Il eût été facile de le dépasser ; il suffisait pour cela d’avoir une destination précise et de connaître mieux la piste. Mais il était resté seul. Il se sentait glacé par l’air de la montagne, claquemuré et opprimé par les murailles à pic où s’accrochaient de sombres arbres en surplomb. Il était conscient de la beauté du paysage, mais cette beauté ne lui faisait pas oublier celle des plateaux et plaines arides de sa terre natale. Il avait le mal du pays, mais ne pouvait y retourner. Il avait pu constater que les tempêtes du désert oriental avaient plus de force que celles de l’ouest. Simple question de vitesse du vent : à l’ouest une tempête tuait les créatures à découvert le temps de vingt respirations alors qu’il n’en fallait que dix à une tempête du Levant. Il lui faudrait rester dans les montagnes jusqu’au printemps.

Une attente oisive lui avait paru impossible, que te fût au centre des guérisseurs ou à La Montagne, car une telle inactivité risquait de faire travailler son imagination et de détruire sa conviction que Serpent était en vie. Et s’il commençait à croire qu’elle était morte, il mettait en danger, de ce fait, non seulement son propre équilibre mental mais Serpent elle-même. Arevin savait qu’il n’avait pas plus de pouvoirs magiques que la guérisseuse, dont les talents pouvaient cependant paraître relever de la magie, mais il lui semblait dangereux d’imaginer sa mort.

Elle était probablement en sécurité dans la cité souterraine, acquérant de nouvelles connaissances qui répareraient le mal causé par son cousin. Arevin se fit la réflexion que le père cadet de Stavin avait bien de la chance de ne pas avoir à payer lui-même le prix de sa panique. Chance pour lui, malchance pour Serpent. Arevin aurait donné cher pour pouvoir lui apporter de bonnes nouvelles lorsqu’il la trouverait enfin. Mais il ne pourrait lui dire que ces mots : « J’ai essayé de faire comprendre aux tiens la peur des gens de mon clan. Ils ne m’ont pas répondu : ils veulent te voir. Ils veulent que tu rentres au pays. »

En bordure d’un pré il crut entendre un bruit. Il arrêta son cheval. Le silence était comme une présence qui l’entourait de toute part ; il différait subtilement du silence du désert.

« Vais-je maintenant imaginer des bruits, se dit-il, comme je m’imagine la toucher la nuit ? »

Alors le bruit se précisa, provenant des arbres devant lui : c’était la vibration de sabots d’animaux. Une petite harde de caribous apparut, créatures délicates trottant vers lui dans la clairière sur leurs éclatantes pattes blanches minces comme des brindilles, la tête haute sur leurs longs cous souples bien cambrés. À côté des énormes bœufs musqués qu’on élevait dans le clan d’Arevin, ces frêles cervidés ressemblaient à des jouets. Ils ne faisaient presque aucun bruit et c’étaient les chevaux de leurs gardiens qu’Arevin avait entendus. Tout heureux de voir des congénères, son propre cheval hennit.