— A quelle heure a-t-il quitté son cher foyer ?
— Une heure vingt-cinq ! Vous croyez que c’est une vie ?
— Ce n’est pas moi qui ai téléphoné.
Elle s’approche de moi en tirant sur sa paupière inférieure droite.
— Mon œil ! dit-elle.
Je regarde son œil.
— Un peu de conjonctivite, assuré-je. Vous devriez demander des gouttes oculaires à votre pharmacien.
Et la voilà repartie dans ses rognes, oublieuse de ce qui s’est passé précédemment.
— Vous ne vous en tirerez pas à si bon compte, commissaire ! J’en ai plein le dos de vos magouilles ! Je vais…
Alors là, elle m’entend. Je bondis du fauteuil en brandissant un énorme coupe-papier, dont le manche d’ivoire représente un chien basset couché.
Et je hurle :
— Taille-toi, Fibrome ! Sinon je t’enfonce ce truc dans le cul !
Elle se précipite à la lourde, bousculant Mizinski qui radine avec l’imper promis. Continue sa sauvade dans l’escalier sonore en couinant.
Mon confrère est perplexe :
— C’est la femme de Mathias, cette guenon lubrique ?
— Hélas oui, mon pauvre Jean-Paul ; tu comprends pourquoi, maintenant, il n’hésite jamais à faire des heures supplémentaires ? Mais ce n’est pas le tout : il a disparu.
Je lui répercute les paroles de l’épousâtre du Rouillé.
— Et, bien sûr, ce n’est pas vous qui l’avez appelée au téléphone ?
— Parole d’homme !
— Donc quelqu’un est capable de si bien imiter votre voix que vos plus proches collaborateurs s’y méprennent ?
— La preuve ! C’est gai, non ?
Je murmure :
— Tu trouves que j’ai l’accent parisien, toi ?
— Je ne peux pas vous dire, commissaire : je suis de Villejuif !
Je lui souris.
— Du nouveau, de ton côté ?
Grimace de l’interpellé.
— Un Noir abattu sous le porche d’un hôtel pouilleux où il emmenait une petite salope blanche pour la tirer.
— Un mec a tiré plus vite que lui ? ne puis-je m’empêcher de jeu-de-moter.
Ça ne l’amuse pas, Jean-Paul Mizinsky ; c’est un policier sérieux, lui.
— Cette fois, la copine du négro a été épargnée, poursuit-il. J’ai pu obtenir le signalement du tueur : il s’était habillé en boucher, ce qui est une bonne idée quand on fait ce métier. Plusieurs personnes l’ont vu s’enfuir à bord d’une auto où se trouvait un couple. J’ai fait exécuter son portrait-robot.
— Excellent ! Et tu l’as diffusé tous azimuts presse et télé, je pense ?
— Pas encore.
Je renfrogne.
— A quoi bon perdre du temps, Mizinsky ?
— J’ai pensé que c’était inutile, déclare mon collègue, tenez, voici le chef-d’œuvre.
Il tire de sa vague une photo format carte postale qu’il dépose sur mon sous-main.
Je l’examine et mon sang se glace.
Le portrait-robot est indéniablement celui de Bérurier, voire à la rigueur de son frère jumeau.
Mais Béru est fils unique.
Ils le sont tous dans la lignée des Bérurier !
CHAT CLOWN 11
Ça s’est passé il y a lurette, et peut-être davantage !
Un séjour en Bretagne. La veille de mon départ, j’ai acheté des homards à un pêcheur. Trois beaux futurs cardinaux pétant de vigueur. Le pêcheur me les a emballés dans une bourriche garnie de fougères après leur avoir bloqué la pince avec un élastique pour pas qu’ils se charognent. J’ai mis la bourriche dans ma chambre, devant la fenêtre ouverte et j’ai cru pouvoir dormir. Mais les trois compères menaient un raffut du diable dans leur panier d’osier. Je me disais qu’ils agonisaient et cette idée m’insupportait.
Les heures ont passé et leur ramdam est allé en s’affaiblissant. J’ai fini par en écraser. Au matin, ça bruissait encore dans la bourriche, mais faiblos. Après ma toilette, y avait plus qu’un frémissement sporadique et après mon petit déje fallait tendre l’oreille pour percevoir un reste de vie dans la fougère. Le silence se faisait total. J’ai eu alors une surprenante sensation de solitude, comme, comme si des potes venaient de me quitter pour toujours.
Pourquoi, après le départ de Mizinsky repensé-je aux trois homards en question ? Pas exactement à eux, mais au silence crispé qu’ils avaient laissé derrière eux ? Le sol me manque ; c’est le trou noir et sans fond du néant. Tous mes compagnons d’épopée ont disparu de mon horizon : le Vieux, Jérémie, Pinaud, Mathias, et Béru semble être devenu un tueur à gages nazi !
C’est le silence des homards qui les remplace.
Je fais un effort surhumain pour user du téléphone. C’est chez Béru que je carillonne.
Je laisse sonner longtemps et une voix d’homme essoufflé à l’accent italien éclate dans ma trompe :
— Si ! Qué-ce qué c’est ?
— Alfredo ?
— Si ! Ah ! buon giorno, commissaire.
— Béru n’est pas là ?
— Non.
— Et Berthe ?
Alfred éclate de rire.
— Et comment qu’elle y est ! Jé souis en plein dedans !
— Ne débandez pas, Alfred, j’ai juste deux mots à lui dire.
L’organe marqué par une imminente pâmoison de Berthaga m’arrive du fond de l’extase.
— Ecoutez, Antoine, on est en train de bien faire, moi et Alfred, vous pourreriez-t-il rappeler plus tard ?
— Ça urge, ma chère madone. Où est Béru ?
— Si vous pourreriez m’le dire, j’serais contente. Voilà deux jours qu’il a quitté le domicile conjugable.
— A la suite d’une mésentente avec vous ?
— A la suite de rien du tout. Alfred, profite-z’en pas pour m’sodomer, du temps qu’ j’cause, je te prille ! Ah ! çui-là, quel opportuneur ! C’est des drôles de mariolles, ces Ritals ! Qu’est-ce on disait ? Ah oui, non, il a foutu l’camp sans esplicances. L’aut’ jour, l’est rentré furax cont’ vous, comme quoi vous l’aviez… Comment ça s’appelle la déguelasse boisson japonaise, Antoine ?
— Le saké.
— Voilà ! Comme quoi vous l’aviez saqué. Il fluminait. Y disait, à propos de vot’ sujet : « C’grand con… » Je m’escuse, Antoine, j’fais qu’rapporter ses paroles… « C’grand con l’aura voulu. S’il né veut plus de moi, d’autres en veuilleront. Il a qu’à aller vive en Afrique pisqu’il raffole tant les négros ! » Mais arrête, nom de Dieu, Alfred ! Ou alors mets d’la vaseline, t’sais bien qu’j’sus t’étroite du goulot !
— Et vous n’avez pas d’idée quant à l’endroit où il peut être ?
— Pas la plus légère d’la moindre, Ant…
Cri géant de la Bérurière :
— Oh ! ça y est ! Ce con m’a fait craquer la bagouze. C’est ben la flemme d’aller chercher de la vaseline, vous m’direz pas ! Avec ces pioustres, faudrait avoir l’recteur large comme l’entrée du tunnel d’ Saint-Cloud. Y s’en foutent de vous faire partir l’ognon en copeaux ! Si on pratiquait en sauvages, nous aut’ femmes quand on leur serre le contre-écrou, vous les entendriassiez gueuler au charron ! Des brutes, quand ils vous entreprendent, des mauviettes lorsqu’on leur cigogne de trop la poupée Barbie. Notez, Antoine, y a pas que les Ritals : tous les hommes !
« J’voudrais en rencontrer un qui soye délicat, n’ serait-ce-t-il que juste pour une fois. Un qui m’câlinerait la poitrine avant de me sucer les cabochons ; j’m’y croive parfois. Un garçon bien dans vot’ genre, Antoine, j’peux vous l’avouer. Des bisous sur les nichebars, avec un doigt délicat dans l’ognasse, bien beurré au prélavable et avec l’ongle coupé court.