Comme je me pointe au Fouquet’s, je l’aperçois qui cherche à caser sa petite tire sur l’avenue George-V. Il manque vingt-cinq centimètres au créneau sur lequel elle a jeté son dévolu, mais les gonzesses n’ayant pas le sens de la mesure, elle s’obstine. Alors je vais à elle et ouvre la porte avant droite de son véhicule léger. Comme elle torticolait dans le sens contraire, elle réagit mal :
— Non, mais dites donc !
Et puis elle me retapisse et son joli visage allume ses lampions.
— Ne vous escrimez pas, Rosette. D’abord parce qu’il est impossible d’insérer votre voiture dans ce maigre espace, ensuite parce qu’il y a contrordre : je vous emmène dîner ailleurs.
— Ah bon ? Où ça ?
— Une exquise hostellerie de Saône-et-Loire.
Elle incrédulise à pleines rétines.
— En Saône et…
— Loire, oui. Direction Issy-les-Moulineaux, un hélico nous attend. Vous n’avez pas peur de l’hélicoptère ?
— Mon père prétend que c’est une pierre à hélice. Il dit que si l’hélice cesse de tourner…
— Tout comme lorsque notre cœur cesse de battre, ma puce ! Il faut faire confiance à la technique, comme nous faisons confiance à la nature.
Elle se marre et adopte sans hésiter l’itinéraire que je lui prescris.
Moi, sans blague, elles commencent à m’amuser ces vadrouilles à Chalon-sur-Saône. Depuis quarante-huit plombes, je ne fais plus que ça.
Tandis que notre « pierre » volante (et qui n’amasse pas mousse) se hâte à tire-d’hélice dans un ciel plutôt clair, je me remémore les précédents trajets : le premier avec July 1, retour avec July 2 ; le second avec Pinuche, retour solitaire ; le troisième avec Rosette Esperanza, reviendra-t-elle avec moi ?
— Vous savez que c’est la première fois que je voyage ainsi ? murmure-t-elle.
— Peur ?
— Pas avec vous !
C’est très simplement dit. Ça mérite un patin roulé, non ? Oh ! la douceur de ses lèvres. L’exquiserie de sa bouche au souffle parfumé. Ah ! elle bouffe pas du munster, cette petite ! Non plus que de l’oignon, cette infamie potagère !
Un baiser, ça paraît tout simple, tout bête, mais il est difficile d’en fignoler de très réussis. Pour exécuter un superbe baiser, il faut l’élan réciproque, évidemment, le désir à fleur de peau. Et puis il est indispensable que s’en dégagent un goût suave, une humidification subtile, une tiédeur animale. Pour bien embrasser, tu dois oublier que tu respires, te démerder avec ton seul nez, spontanément. Transmettre lingualement ta sensualité, voire ta sexualité. Un baiser ça se donne et ça se déguste. Il commence menu, puis s’élargit à l’infini, jusqu’à bouffer la gueule de l’autre.
Nous, à je ne sais combien d’altitude, on performe, mon pote ! On confine au grand art ! Illico, je sens que j’aborde au rivage d’un grand amour, avec Rosette. Ça ne va pas être du bâclé, le côté « appelle-moi un de ces jours, on prendra un pot » ! On va lui en livrer des fleurs, à cette exquise ! Pas les brassées de roses théâtrales, mais les « arrangements printaniers », ronds et ourlés de papier-dentelle. Accompagnés de messages dégoulinant de passion.
Là, je suis parti pour la gloire ! C’est pas demain que j’irai la tirer, la nouvelle épouse de Paul Audère. Qu’elle morfonde sur son cul brûlant, cette salope ! Ou qu’elle s’engloutisse le livreur de chez Nicolas, pour tromper le temps et son mari.
Un baiser pareil, tu vois, y en a qui dard-dard palucheraient le réchaud ou l’avant-scène de la petite. Que voudrais-tu qu’elle objecte, Rosette, tel que c’est parti ! Mais Bibi, oh ! que non ! L’amour rend gentleman. Je vais pas la cramouiller sur une banquette d’hélico, sans charre ! Faut que la retenue soit de la partie, mon kiki. Rebelote à la menteuse, enlacement des doigts, genoux farouchement pressés l’un contre l’autre, mais ça s’arrête là. Et l’enchantement se trouve renforcé, mille fois plus que si elle me colimaçonnait le bénouze en m’extrapolant Popaul pour lui faire prendre patience. Un baiser de ce calibre, t’as compris que tu as toute la vie pour le couronner empereur et que, plus t’attendras, meilleur ce sera.
Le vieux père Rombier, l’ancien acrobate des airs, est encore dans son estanco malgré la tardiverie de l’heure.
Il m’accueille comme si j’étais son fils de retour de la guerre du Golfe.
— Décidément, vous avez un abonnement sur la ligne ! il s’exclame.
— Quelque chose comme ça, monsieur Régis.
Je procède aux présentations. Il me fait signe dans le dos de Rosette qu’il la trouve « nickel ».
— On m’a livré une bagnole ? enquiers-je.
— Figurez-vous que l’agence de location a été mise à sac par la foire exposition. Mais vous tracassez pas, je vais vous driver où vous voudrez ; ma vieille 404 est encore fringante.
Moi qui adore l’ancien : le style haute-époque, les statues romanes, Line Renaud, le Palais des Papes, je tombe en extase devant le Chevalier Noir. Un bijou, ce castel ! Du Louis XIII dans toute sa grâce. L’Anglais qui en est tombé amoureux mérite bien d’habiter la France.
Régis Rombier stoppe devant le porche et ouvre galamment sa portière à Rosette. Après quoi, il tire du coffiot de sa poubelle la mallette dont je me suis muni pour la vraisemblance.
Quand je le rejoins, à l’arrière de l’auto, il reste pantois.
— Mais qu’avez-vous fait ! s’exclame-t-il en chuchotant, les deux actions n’étant point incompatibles.
— Frégoli ! plaisanté-je. Une moustache, une casquette, des lunettes, et un autre homme surgit. Sommes-nous peu de chose pour avoir si peu à faire quand nous cherchons à modifier notre apparence ! Et sur mes fafs d’occasion je m’appelle Cartier, comme celui qui prit possession du Canada. Je suis antiquaire à Paris !
— Ça, c’est de l’acrobatie dans son genre, assure Régis. Bon, quand vous voudrez repartir d’ici, vous n’aurez qu’à me téléphoner, soit au club, soit chez moi, et je viendrai vous chercher avec ma vaillante. Elle est d’attaque, non ?
Je comprends qu’il y a une histoire d’amour entre lui et l’infâme tas de ferraille, aussi lui en chanté-je le lods (en latin laus). Automobile émérite sans qui le continent africain ne serait que ce qu’il est, etc.
Il refuse que je lui paie son essence. Soit : je le réglerai en compliments, puisque c’est de cela qu’il a le plus grand besoin.
Nous le regardons partir en lui adressant des signes conviviaux. Après quoi, je sonne à la porte du Chevalier Noir. Une vieillarde au dos plus arqué que celui d’un stégosaure m’ouvre. De noir vêtue, tablier blanc de soubrette. Je suppose que l’Anglais à dû la reprendre avec le château parce qu’elle l’habitait depuis sa construction. Elle parle avec un fort accent britannouille. Donc, y a gourance : c’est du produit d’importation.
Un malheur n’arrivant jamais seul, non seulement elle est anglaise mais, en sus, elle est sourde comme un chope de bière. Fort heureusement, une créature pourvue de ses cinq sens (dirait Camille), en l’occurrence une personne charpentée comme un horse-guard (mais de sexe probablement féminin, si j’en crois sa jupe qui n’est pas écossaise) se pointe (d’asperges), histoire de relayer Lady Carabosse. Je lui fais part de ma réservation.
— Mais oui, certainement, une double donnant sur le bois.
— Je présume que le service du soir est terminé, dis-je-t-il. Existe-t-il une petite restauration de nuit ?
— En chambre seulement.
— Casse la tienne (comme dit le monstrueux Bérurier), nous sommes preneurs ; que peut-on proposer à nos appétits à vif ?
— Une terrine de lièvre et une brouillade d’œufs aux truffes ?