Nous les enfouîmes dans la boue avec simplement un bâton où fut suspendu leur casque pour marquer leurs sépultures. Ernst et moi, nous tâchâmes alors de trouver un peu de sommeil. Recroquevillés dans la cabine, les tempes battantes, nous n’y parvînmes pas. Pendant deux longues heures, nous évoquâmes ainsi les souvenirs de paix. Ce fut le pilote du tank qui, comme il l’avait prévu, donna l’ordre du départ. Le soleil était maintenant au zénith. Il faisait beau et de gros blocs de neige encore suspendus dans les fourches des branches fondaient lentement.
— Hé, hé, murmura-t-il, notre général nous a plaqués pendant notre sommeil : monsieur veut sans doute continuer à pattes !
Effectivement, le sous-off était parti. Peut-être avait-il grimpé à bord d’un des véhicules qui nous avaient dépassés pendant notre repos.
— Le fumier est parti faire son rapport, tonna le tankiste. Si je le croise en chemin, je l’aplatis sous mes chenilles comme un vulgaire bolchevik.
Nous mîmes un certain temps pour dégager nos deux véhicules de l’endroit où nous les avions fourrés. Néanmoins, nous arrivâmes, deux heures plus tard, à un bled dont j’ai oublié le nom mais qui se trouvait à encore dix kilomètres de Bielgorod. Il était bondé de soldats de toutes les armes. Les quelques rues, bien perpendiculaires, bordées de maisons basses faisant penser à une tête sans front dont les cheveux se confondraient avec les sourcils, étaient vertes de feldgrauen. Une grande quantité de matériel roulant, couvert de boue, s’acheminait au milieu des landser gueulards dont la plupart recherchaient leur régiment. La route était devenue plus praticable, du fait qu’elle possédait un sommaire revêtement.
Le char nous décrocha et notre Tatra dut prendre en charge les quelque huit ou dix gars du génie qui auparavant voyageaient sur le Mark-4. Égaré à travers ce flot de militaires, j’avais arrêté le camion et je recherchais du regard ma compagnie. Deux feld-gendarmes m’indiquèrent qu’elle avait continué en direction de Kharkov. Mais ils n’en étaient pas trop sûrs et m’aiguillèrent vers le centre de regroupement installé à bord d’un semi-remorque tenu par trois officiers qui s’arrachaient les cheveux. À force de gesticuler, je parvins à m’approcher des trois galonnés et à leur poser ma question à travers mille autres.
Pour toute réponse, je me fis engueuler et traiter de traînard. Je reste persuadé que, si ces lascars en avaient eu le temps, ils m’auraient envoyé en conseil de guerre, pour avoir rompu avec mon groupe. Une pagaille incroyable régnait. Les landser mi-furieux, mi-rigolards, envahissaient les baraques des popovs.
— Allons dormir, en attendant que ça se tasse, disaient-ils.
Ils ne demandaient qu’un coin sec pour s’étendre. Malheureusement, nous étions si nombreux dans chaque isba que les Russes devaient presque sortir pour permettre à une centaine de fantassins de s’allonger à même le sol.
Ne sachant plus ce que je devais faire, je rejoignis Ernst qui, de son côté, était parti aux renseignements. Il n’avait réussi à trouver que l’infirmerie volante et avait rappliqué auprès du Tatra avec un infirmier. Ce dernier visitait notre chargement de blessés.
— Ils peuvent continuer comme cela, lâcha-t-il.
— Comment ! s’insurgea Ernst, mais nous en avons déjà enterré deux. Il faut refaire leurs pansements.
— Ne vous entêtez pas stupidement, dit l’infirmier. Si je les signale comme « urgence », ils devront attendre leur tour assis dans la rue. Dans moins de temps, vous aurez atteint Bielgorod. Et vous échapperez ainsi à la tenaille qui se referme sur nous.
— Mais certains vont peut-être encore mourir, fit Ernst en baissant la voix pour que les blessés ne l’entendent pas.
— Bah ! qui sait où nous allons tous mourir les uns et les autres ? Croyez-moi, filez avec vos blessés vous passerez plus facilement.
— Mais la situation est-elle si grave ? questionna Ernst.
— Oui, elle l’est, dit simplement l’infirmier en s’éloignant.
Nous nous retrouvions, Ernst et moi, consternés, avec la lourde responsabilité d’une vingtaine d’éclopés attendant depuis plusieurs jours des soins valables. Aux questions des pauvres types, qui nous demandaient, entre deux grimaces de douleur, si nous allions bientôt les hospitaliser, nous ne savions que répondre.
— En route ! décida Ernst le front soucieux. Il a peut-être raison. Si j’avais pensé que nous en arriverions là…
J’avais repris les commandes depuis deux minutes. Ernst me tapa sur l’épaule.
— Arrête, petit, tu vas bousiller quelqu’un si cela continue, passe-moi le volant.
— Mais c’est à moi de conduire, Ernst, je fais partie du train auto.
— Peu importe, donne-moi cela, tu ne t’en sortiras jamais.
Effectivement, j’avais beau m’appliquer de mon mieux, ce maudit camion roulait par secousses et en zigzag.
Nous arrivâmes à la sortie du patelin. Une file interminable de voitures de toutes sortes faisaient la queue pour avoir du carburant. Alentour des milliers de soldats piétinaient sur le côté de la file. Un feldgendarme se précipita pour nous arrêter.
— Pourquoi ne vous mettez-vous pas à la queue comme tout le monde ? ordonna-t-il.
— Il nous faut passer en priorité, Herr Gendarm, nous transportons des blessés. C’est ce qu’on nous a dit à l’infirmerie.
— Des blessés, des blessés graves ? fit le flic avec l’air soupçonneux de tous les flics du monde.
— Évidemment, fit Ernst qui n’exagérait rien.
Le con de flic alla tout de même jeter un coup d’œil sous la bâche.
— Ils n’ont pas l’air tellement malades, marmonna-t-il.
Une rumeur furieuse monta de sous la bâche accompagnée d’une bordée de jurons. Seuls les blessés s’offraient de temps à autre le privilège d’insulter la flicaille qui, comme chacun sait, n’existe que pour emmerder le pauvre citoyen, qu’il soit militaire ou civil.
— Fumier de délivrance de vache ! mugit un type à qui il manquait une partie de l’épaule. Ce sont des pourris comme toi que l’on devrait faire monter sans arrêt en ligne. Laisse-nous passer ou je t’étrangle de la seule main valide qui me reste.
Le landser fiévreux s’était redressé malgré la douleur qui endiguait ses mouvements et le rendait atrocement pâle. Il aurait été bien capable de mettre sa menace à exécution.
Le con rosit et sentit son courage fondre devant cette vingtaine d’éclopés. Il y a loin entre le con fanfaron – qu’il soit schupo ou flic parisien, londonien, belge – qui dresse une contravention à un petit bourgeois chiasseux parce qu’il a grillé un feu rouge, et le con, même à l’arrière d’un champ de bataille, qui a affaire à des lascars tenant leurs tripes à pleines mains ou ayant sorti celles d’un autre avec un bout de ferraille baptisé baïonnette. Sa hargne se transforma en un petit sourire figé.
— Fichez-le-camp ! lança-t-il d’un air de s’en foutre. (Les flics ne s’en foutent jamais, à moins qu’ils aient peur, c’était son cas.)
Quand le camion eut fait un tour de roue, il lâcha enfin son fiel.
— Allez crever ailleurs ! lança-t-il.
Nous eûmes des difficultés à nous faire distribuer trente litres d’essence. Le camion les bouffait facilement à l’heure. Néanmoins, nous fûmes fort heureux de les prendre et de quitter cette cohue. La route bourbeuse possédait tout de même un faible revêtement qui d’ailleurs manquait à certains endroits par dizaines de mètres carrés. Là, les fondrières aux profondeurs imprévisibles étaient à éviter. Nous roulions tantôt sur cette fameuse grande voie soviétique, tantôt sur le côté, voire dans la prairie voisine.
Loin sur notre droite, un convoi essayait d’avancer sur une voie parallèle.
Dix kilomètres plus loin, nous tombâmes sur une troupe d’infanterie motorisée. Les types étaient sur le pied de guerre et semblaient attendre les Soviets plutôt que leurs compagnons d’armes. Un barrage de flics nous stoppa à nouveau. Comme des cons, en quête d’une erreur que nous aurions pu commettre. Ils inspectèrent tout le camion, ils vérifièrent nos livrets, s’assurèrent de notre destination…, mais là, ils durent nous renseigner. L’un de ces grincheux fut obligé de compulser le registre qu’il avait suspendu autour de son cou. D’un ton de chien qui aboie, il nous indiqua que nous devions bifurquer à cent mètres et nous diriger vers Kharkov. Ce que nous fîmes à regret car la route redevenait dans cette direction un infect bourbier.